Le soldat, une BD magnifique et critique

Ne vous attendez pas à une énième bande dessinée qui prend la guerre comme prétexte pour raconter une histoire se voulant plus ou moins amusante ou réaliste. Le soldat fait plus que ce service minimum. Il s’agit d’une œuvre véritablement aboutie, en un tome unique, qu’on ne placera pas dans les mains des (plus jeunes) enfants tant elle met en images, avec une justesse remarquable, une histoire dure. Par une « adaptation libre » et critique de La conquête du courage, un roman de Stephen Crane qui glorifie la guerre et ses héros, le dessinateur Efa et le scénariste Olivier Jouvray amènent le lecteur à entamer une réflexion (auto)critique sur le sens de la guerre et sur cet « instinct guerrier » qui sommeille en nous et a animé tant de combattants au cours de l’histoire. Cette BD a du caractère et fait réfléchir, sans pour autant être moralisatrice ni trop bavarde. La guerre, c’est moche. Et les auteurs le montrent de façon très convaincante, faisant réellement ressentir au lecteur les doutes du héros, Henry, un jeune homme qui s’est engagé pour l’Union (en pleine guerre de sécession)

Si Henry hésite d’abord à s’enrôler, il finit par céder à l’appel de la gloire, pour prouver aux autres (mais aussi à lui-même) qu’il est brave, décrocher les honneurs et étriper les « monstres » d’en face, quitte à devoir sacrifier une partie de lui pour la nation, sans pour autant comprendre les enjeux d’une guerre qui le dépasse. Le sang et la mort sont omniprésents dans cette BD qui n’édulcore pas les facettes les plus sombres de la réalité ici présentée. On y découvre un personnage central qui doit faire face à ses peurs, affronter ses fantômes et vivre avec ses contradictions internes.

On découvre certes quelques scènes de batailles, mais aussi les coulisses de la guerre : l’attente qui épuise nerveusement, les émotions qui submergent des individus effrayés par la désolation qui les entoure, les amitiés qui se nouent (parfois, malheureusement, de façon éphémère), etc. Quant au dessin, il est soigné et témoigne d’un travail technique et esthétique sérieux, attentif au détail. D’un format assez imposant, la BD impressionne par la beauté de ses pages habillées par de larges cases et des dessins joliment colorés à l’aquarelle. La douceur des dessins tranche radicalement avec la noirceur de l’histoire qu’ils mettent en scène avec simplicité à l’attention du lecteur. Pari réussi puisque ce mélange rend certes le lecteur quelque peu mal à l’aise mais, surtout, se marie à merveille avec la tension qui traverse ce jeune héros dont l’innocence et la candeur sont confrontées à l’horreur de la guerre, ce qui le fera grandir extrêmement rapidement, au gré d’expériences intenses et douloureuses. Si les deux auteurs avaient déjà collaboré de façon fructueuse pour la série Kia Ora parue aux Éditions Vents d’Ouest, ils franchissent ici un pallier supplémentaire, pour notre plus grand bonheur !

Le soldat est paru dans la collection Signé chez Le Lombard

Efa et Olivier Jouvray, Le soldat, Le Lombard, 72 p., 16,45 €

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Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

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