Léon-la-Terreur, Théo van den Boogaard

Sourire avenant, soixantaine décomplexée, français éthéré, Théo van den Boogaard est un client de choix. Malgré son pedigree hollandais, il accepte de donner la réplique en Voltaire pendant près d’une heure. Malgré la fatigue d’une journée d’interviews, il se prête élégamment au jeu, avant d’assurer au vernissage de la Galerie Champaka ce soir-là. Et pas n’importe quel vernissage. Le sien. Ou plus exactement celui de l’exposition consacrée à sa série Léon-la-Terreur.

C’est qui, Léon la Terreur? C’est de l’humour made in plat pays, irrévérencieux au possible, absurde, osé. Mais encore? Inspiré d’un journaliste célèbre aux Pays-Bas, Sjef Van Oekel naît en 1976 des plumes de Wim T. Schippers et Théo van den Boogaard. La bande dessinée est ainsi marquée dès le début du sceau de l’underground dont sont issus ses deux auteurs. Schippers est d’obédience Fluxus, van den Boogaard plutôt Provo. Entre autres choses. Fréquentant les mêmes milieux insubordonnés dans les années 60, les deux artistes ont vite fait de se rencontrer, de s’apprécier et de monter ce projet en commun. Bien leur en prit puisque la série deviendra vite célèbre aux Pays-Bas, avant de traverser la frontière et d’apparaître dans les pages de L’Echo des Savanes sous le nom de Léon-la-Terreur, voire en Espagne version Léon-El-Terrible.

Au programme, donc, des gags à la pelle, à l’appel du rire gras. Un personnage haut en couleurs qui ose tout, se fout du monde dans lequel il vit, le piétine avec façons et avec une causticité rare. « Les scénarios naissaient souvent d’une conversation entre Schippers et moi », explique le dessinateur, anecdote à la clé: « Par exemple, un jour on déjeunait ensemble, comme ça nous arrivait souvent. Puis le garçon de café vient près de Wim avec un téléphone (il n’y avait pas encore le GSM à l’époque), lui tend le combiné et dit « téléphone ». Et là, Wim le regarde avec des grands yeux et commence à lui montrer tous les meubles qui nous entourent et à dire chaque fois leur nom: « table », « chaise », « assiette », etc. comme le ferait un petit enfant, devant les yeux éberlués du garçon… C’est devenu un gag de Léon-la-Terreur, dont j’ai trouvé la vraie chute plus tard, en le dessinant et en en parlant avec Wim. » (NDLR : Le gag existe bel et bien, sous le nom « Du fil à retordre », p. 167 de l’Intégrale sortie chez Drugstrore en 2009.) La franche camaraderie entre les deux compères semble être le ciment qui tînt si longtemps Léon vivant. Mais pas que.

Le talent graphique de van den Boogaard y est aussi clairement pour quelque chose. Se délestant des dessins énergiques qu’il avait l’habitude de faire dans les années 60-70, directement inspirés du style de Franquin mais également des Américains du Mad, au style nerveux et hachuré, Théo van den Boogaard décide d’adopter la ligne claire pour rendre encore plus efficace l’humour de Léon-La-Terreur: « Je me suis dit que je devais améliorer mon style, essayer d’atteindre une ligne plus claire parce que le comportement non-social de Léon en ressortirait plus fort, plus percutant ». Le voilà donc qui revient à ses premières amours, j’ai nommé Willy Vandersteen et Hergé. Le premier, particulièrement, est ancré dans la jeunesse du dessinateur: « Tout petit, je dévorais les bandes dessinées de Vandersteen, j’étais tellement épaté par sa manière de suggérer le mouvement. J’ai essayé de les recopier pour comprendre. » Plus tard, les maîtres Hergé et Franquin se sont imposés. L’influence est évidente dans Léon. Le dessinateur a compris que tout était dans la justesse de l’attitude. Pas sa crédibilité. Même si ses personnages adoptent des postures surréalistes, la vie et l’énergie qui s’en dégagent imposent le respect. Léon, tout en aplats noirs, costard oblige, s’autorise des gigues graphiques étonnantes. Quant à l’influence ligne claire d’Hergé, elle se marque surtout dans la gestion de l’espace et les décors: « Hergé a un sens de la composition absolument génial. J’essaie de m’en approcher quand je compose mes grandes cases. », confie cet éternel admirateur de George Rémi.

D’ailleurs, sa petite victoire à lui fut de parvenir à avoir la coloriste d’Hergé, France Ferrari, après la mort du grand maître et il ne tarit pas d’éloges sur le travail de celle-ci : « Avant, je réalisais moi-même la couleur de mes planches, et je travaillais surtout avec des couleurs faibles, de peur d’appauvrir mon dessin. Puis France est arrivée et elle a osé la couleur vive. Et c’était formidable! Et puis quel travail! Tellement respectueux des petits détails! » La différence est en effet frappante dans l’intégrale de Léon-la-Terreur, où le chapitre III, « Léon-la-Terreur s’en balance », marque le tournant Ferrari.

Et si les planches exposées chez Champaka sont en noir et blanc, cela met en lumière l’évident talent du dessinateur, auquel les formats de publication ne rendent pas toujours justice. Theo van den Boogaard le regrette aussi, qui cite son scénariste : « Schippers disait toujours qu’il fallait publier en format original. » A la vue des grands formats qui habillent les murs de la galerie jusqu’au 10 mars, on ne peut que souscrire à cette remarque, tant la virtuosité de l’auteur frappe l’esprit, que ce soit dans les attitudes des personnages ou dans ses perspectives à couper le souffle.

Et à part exposer à Bruxelles, il fait quoi, Théo? « Je dessine encore, plus des prépublications de séries parce que les rédactions ne sont plus ce qu’elles étaient mais je place tout de même encore des dessins dans des revues. Et puis, je chante. » Non, cet homme-là n’a pas fini de nous étonner. « J’ai repris il y a cinq ans une vieille passion de jeunesse avec un vieil ami de jeunesse, Jacob Klaasse. On reprend entre autres choses des chansons de Bob Dylan. On en fait des performances avec projection de mes dessins illustrant les paroles, des dessins qui vont dans tous les styles, qui peuvent sauter du comique au sérieux, tout en respectant bien sûr le texte des chansons. On a des bons musiciens. Moi, je chante et je joue de l’harmonica. », apprend-t-on. Et ce qu’on apprend quelques secondes plus tard, c’est qu’à part Bob Dylan, Théo van den Boogaard revisite aussi Barbara et Schubert. Et là, on se dit que le journaliste du Morgen qui vient de l’interviewer et de l’encourager à venir faire ses concerts en Belgique a été bien inspiré. En attendant les lives, sachez qu’un livre issu de ces performances pourrait bientôt voir le jour, si les questions de droit sont réglées. Bob Dylan Illustrated, que ça s’appellerait…

Mais là, pour être informé, il faudra aller sur le site de l’auteur.

Quant à ses dessins en grand, c’est à la Galerie Champaka jusqu’au 10 mars. Plus d’informations sur le site de la galerie.

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S. aime la bande-dessinée et le cinéma, les images qui parlent, quoi.

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