Les 1001 nuits

«Dominique Serron et sa merveilleuse troupe de l’Infini Théâtre s’emparent de ce chef d’œuvre de l’humanité pour le transformer en théâtre d’aujourd’hui. Ils vous emmèneront sur les traces de la belle Shéhérazade et du Sultan Shahryar, d’Aladin, d’Ali Baba, de la truculente magie des Djinns et autres amants éconduits, mais par un chemin détourné qui invite votre invention. Ces 1001 nuits seront donc nos 1001 nuits, et par conséquent aussi les vôtres. Les aventures, le merveilleux, le mystère et la sensualité les peupleront jusqu’au petit matin, dans une étrange brume qui confond l’intime et le notoire, l’ancien et le nouveau, le spectaculaire et l’invisible, la comédie et la poésie.»

Un couple vient d’emménager dans une ancienne bibliothèque communale transformée en logement. Le soir de la pendaison de crémaillère, l’homme est pris d’une crise de jalousie et se dispute avec sa femme. Tout lui semble à présent redoutable. Un des invités, monsieur Ibrahim, son épicier, le rassure. L’homme cherche ses calmants. Les caisses de déménagement sont encore disparates sous l’escalier. Il fait tomber un livre. Celui des 1001 Nuits. Autour de lui apparaissent alors le sultan Shariyâr, le massacre de la sultane infidèle et surtout Shéhérazade, celle qui par la beauté de ses histoires, va conjurer le triste sort des femmes. Serait-ce les gâteaux d’Ibrahim qui ont, par magie, donné vie à ces personnages? Et ne serait-ce pas sa femme que l’homme a entraperçue parmi les suivantes assassinées du sultan ?

Aspiré par la fiction et guidé par Shéhérazade, l’homme va partir à la recherche de son épouse et accomplira le voyage intérieur le plus inouï que l’on puisse imaginer ! A travers 1001 récits mais en une seule nuit, il rencontrera de méchants Djinns, d’étranges pucelles tenancières de bordel, un Khalife débonnaire, un mendiant borgne, Sinbad le marin et des dizaines d’autres créatures mais surtout, il croisera la route des fantômes qui encombrent sa propre vie et l’empêchent d’être heureux. Monsieur Ibrahim, qui décidément ressemble plus à un génie qu’à un épicier, l’accompagnera tout au long de son périple avec humour, tendresse et l’engagement sans réserve de l’amitié. Au final, la fiction des 1001 nuits aidera-t-elle à résoudre ce que la vie avait assombri ? Seul le théâtre de nos nuits pourra répondre à cette question.

La troupe de Dominique Serron donne, dès le lever de rideau, le ton de la pièce : enlevé, coloré, multiple. Le spectateur se retrouve totalement embarqué dans l’imaginaire de Laurent, qui va nous faire voyager au travers de quelques-uns des plus fameux contes des 1001 nuits, en jouant sur différents niveau de lecture du récit : au niveau 0, il s’agit d’une pièce de théâtre, interprétée par des comédiens dans un théâtre, éléments rappelés à plusieurs reprises dans la pièce. Ce premier niveau de lecture installe une distance héritée de Brecht qui positionne cette pièce dans la modernité, permet d’affirmer la présence théâtrale, qui ne cache pas les artifices mais les affirme. En avouant la théâtralité, le spectacle ne casse pas la magie et les émotions mais les amène à un autre degré, une conscience sensible. Au niveau 1, le spectacle nous raconte la vie contemporaine de Laurent et son environnement familial. Il s’agit là d’une façon de ramener les 1001 nuits à notre époque et de créer un lien direct avec les spectateurs. Enfin, au niveau 2, nous sommes dans le monde des 1001 nuits, dans lequel Laurent évolue dans la majeure partie du spectacle et qui est incarné par tous les personnages et toutes les histoires que Laurent va rencontrer à travers son périple. L’interaction entre la vie de Laurent et les 1001 nuits montre comment la fiction peut nourrir notre vie et nous faire évoluer, constat appuyé par la brillante scénographie, qui fera émerger le harem caché dans la bibliothèque.

Le spectacle utilise d’ailleurs ce dont il a besoin pour raconter le parcours du protagoniste Laurent, et n’hésite pas à fractionner des histoires originales du conte pour mieux servir le récit et l’évolution du protagoniste : pour sacrifier son idéal féminin et assassiner symboliquement son frère, l’inconscient de Laurent utilise l’histoire du roi des îles noires. Comme il est dit explicitement dans la pièce, Laurent utilise deux personnages de son entourage pour figurer une partie de lui-même et donner vie aux contes. « Nous sommes toi ! » lui disent-ils. Ils incarnent donc une partie de Laurent, une forme de surmoi et une part d’enfance plus instinctive (proche du ça), dont Laurent saura se débarrasser (ainsi que des complexes attenants) au cours de ses péripéties. Ce procédé permet d’avoir recours au registre de la Comedia Dell’Arte et d’utiliser le mime et les marionnettes, qui rendent la pièce irrésistiblement drôle. Il s’agit également de mettre en scène le théâtre dans le théâtre, et de rappeler ainsi que trois histoires parallèles se jouent sous nos yeux.

La troupe de comédiens, tous excellents, avec une mention spéciale à Othmane MOUMEN qui interprète tous ses personnages avec virtuosité et agilité, va ainsi accompagner le parcours du personnage central de Laurent, et l’amener à dépasser la crise « de la quarantaine » dans laquelle il est installé, grâce à une véritable introspection. Les fictions qu’il va traverser vont lui permettre de prendre conscience de toute une série d’éléments de son passé (la mort de sa mère, le rôle joué par son père) de son présent (ses relations avec son frère, son patron, ses tocs, ses doutes…). Les histoires qu’il traverse sont toutes empreintes d’éléments symboliques importants pour lui, comme pour nous, puisqu’ils nous permettent de mieux cerner les personnages, leurs interactions et le processus mental de Laurent : les motifs récurrents, comme le chiffre trois (3 eunuques, 3 qalandars, 3 estropiés, 3 poissons), qui semble représenter la structure mentale de Laurent, reproduite dans la vie rêvée qui nous projette directement dans ses songes, et qui, comme dans la mécanique théâtrale classique, aboutit à une évolution après trois répétitions. L’évolution du rôle de Shéhérazade est également un élément important, qui égrène tout d’abord les nuits comme une conteuse, introduisant les récits, les commentant, pour finir par devenir active en entrant en contact avec le personnage de Laurent, avant de se révéler comme figure clé de la vie réelle de Laurent, avec au sujet de laquelle il devra également affronter quelques démons.

Ainsi, tout au long de la pièce, la fiction joue un rôle de révélateur à Laurent, c’est par les histoires des 1001 nuits que sa vie va évoluer. Ici, la fiction n’est pas séparée du monde concret, la pièce montre au contraire que fiction et réel s’interpénètrent et s’influencent l’un l’autre. De façon positive, puisque dans le conte cadre Shéhérazade sauvera sa vie en racontant des histoires et que Laurent va mieux comprendre la sienne par son passage à travers les récits des 1001 nuits. La fiction est ici nourricière et libératrice.

L’intrigue, la mise en scène, la musique, les comédiens, le texte : tous les éléments sont réunis pour que le temps passe si agréablement vite que l’on se demande, comme Laurent, ce qu’il est advenu du temps écoulé. Dans ce conte philosophique, le héros nous entraine avec lui dans une double mise en abime, et l’on a grand plaisir à l’accompagner dans sa perte de repères, et dans sa prise de conscience de certaines valeurs.

La pièce est simplement excellente, courrez-y !

Du 19/09/2013 au 20/10/2013 au Théâtre Royal du Parc

Adaptation théâtrale de: Dominique SERRON et Vincent ZABUS

Mise en scène: Dominique SERRON

Avec: Laurent CAPELLUTO (Laurent (le mari de Laure), le portefaix, le prince endormi), Laure VOGLAIRE (L’épouse de Lui, la première pucelle, la femme enterrée vivante), France BASTOEN (Shéhérazade, la deuxième pucelle, la mère de l’adolescent), Vincent HUERTAS (Le frère de Laurent, le sultan Shazaman, Masrour), Jasmina DOUIEB (Jasmina (l’amoureuse du frère), Douniazade (sœur de Shéhérazade)…), Patrick BRÜLL (Le père de Laure, le Vizir (père de Shéhérazade), Robert l’Ifrite…), Othmane MOUMEN (Monsieur Ibrahim (l’épicier), les trois Qalandars, la vieille Sacamalice), Vincent ZABUS (Jean-Jacques (le patron de Laurent), le sultan Shariyâr, Djafar le vizir déguisé), Stefan GHISBAIN (un eunuque, l’estropié sourd, un pirate), Claudia BRUNO (Une Invitée, l’épouse du Sultan Shariyâr, une suivante des pucelles, un voleur..), Denis BECHOUX (un eunuque, l’estropié muet, un pirate ), Pauline HOLSBEEK (La belle-mère de Laure, une odalisque, une suivante des pucelles, un voleur…), Laura HOOGERS (Une invitée, une odalisque, une épouse sacrifiée, une suivante des pucelles), Colline LIBON (Une invitée, une odalisque, une épouse sacrifiée, une suivante des pucelles…)

Tarifs : de 5,50€ à 26€ (Adulte)

Durée du spectacle : 120 min

Pour plus d’information : http://www.theatreduparc.be

Tags from the story
Written By

Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *