Les 39 marches, d’après John Buchan et Alfred Hitchcock

Richard Hannay traîne son désœuvrement londonien au music hall. Ce soir, c’est Mister Memory, l’homme qui retient tout, l’homme qui peut vous dire la distance exacte entre Winnipeg et Londres, quand Vendredi saint est tombé un mardi, tout quoi, sauf l’âge de Mae West, gentlemaniérisme exige. Mais ce soir, the show can’t go on. Quelqu’un tire dans la salle. Panique du public. Cohue dans la rue. Une mystérieuse femme au nom de code d’Annabella Schmidt s’invite dans l’appartement drapé de Hannay. Elle lui fait des confidences surprenantes, puis meurt assassinée. Voilà notre homme plongé malgré lui dans une aventure rocambolesque dans la lande écossaise, sans cesse poursuivi par la police pour un crime qu’il n’a pas commis et avec pour seul horizon les obscures 39 marches…

Ces 39 marches, c’est évidemment le « McGuffin » de Hitchcock, le moteur permanent du récit, ressort omniprésent, machine à suspens, prétexte à rebondissements, carotte râpée agitée devant le nez du spectateur pour le tenir en haleine jusqu’à la fin de l’histoire. ET CA MARCHE. A l’instar du personnage principal, le spectateur se consume en présuppositions sur l’énigmatique titraille de Buchan, avançant à tâtons dans la nébuleuse Ecosse d’antan, acceptant les situations les plus invraisemblables pourvu qu’elles rapprochent un peu de la résolution de l’enquête.

Aussi, pour profiter du spectacle faut-il avant toute chose se départir de toute exigence de vraisemblance.

C’était déjà le cas en 1935, quand Alfred Hitchcock décida d’adapter le premier roman de John Buchan consacré aux péripéties de Richard Hannay, The Thirty-nine steps, course poursuite haletante du sieur Hannay par une organisation secrète qui veut sa perte et la guerre. Pour sauver sa peau et la face (passion zeugme ici), notre héros doit découvrir à tout prix ce qui se cache derrière ces fameuses trente-neuf marches.

L’histoire (ou à tout le moins son potentiel) plaît à « Hitch ». Il s’en empare une vingtaine d’années plus tard dans un film éponyme, que d’aucuns considèrent comme un des bijoux de sa période anglaise. Malgré son immense respect pour l’auteur scottish, le metteur en scène encore british adapte librement, comme on dit dans le jargon, le roman d’espionnage. Avec son fidèle compagnon Charles Benett et sa non moins fidèle épouse, Alma (comme la station de métro, oui), le maître du suspens réécrit un scénario infidèle.

L’intrigue est dépiautée. Exit les motivations de l’organisation secrète, les détails de vie des personnages, la vraisemblance des enchaînements. Place à l’onirisme distillé dans plusieurs nouvelles scènes. Place à de nouveaux personnages, aussi, dont le plus marquant est Mister Memory himself. Place surtout au suspens, c’est-à-dire à l’émotion. Faire des beaux plans qui filent des frissons, c’est un peu la raison de tourner d’Hitchcock. Dans ses entretiens avec le maître, François Truffaut relève d’ailleurs que l’époque des Trente-neuf marches est celle où Hitchcock commence à « malmener ses scénarios (…), à ne plus tenir compte de la vraisemblance de l’intrigue ou, en tout cas, à sacrifier constamment la vraisemblance au profit de l’émotion pure ». Cette stylisation assumée trouvera sa maturité dans les films dits de la période américaine (Rebecca etc…).

Pourquoi je vous ennuie avec tout ça ?

Parce que le spectacle joué au Public jusqu’au 29 juin est entre autres choses une adaptation de l’adaptation hitchcockienne. Plus précisément, l’adaptation initiale pour le théâtre a été faite en anglais par Patrick Barlow, d’après le roman de Buchan ET le film d’Hitchcock. C’est dire si le film a marqué les esprits. Il est à noter à cet égard que les scènes les plus souvent distinguées par les critiques étaient pures inventions du réalisateur (notamment celles du fermier écossais, des menottes, de la phalange, de Mister Memory). L’apport d’Hitchcock fut si important que l’adaptation théâtrale ne pouvait l’ignorer. L’artiste protéiforme Barlow l’a bien compris, qui a puisé dans le médium écrit ET audiovisuel pour transférer le tout sur les planches. Résultat : la pièce a remporté un Olivier Award et un What’s On Stage Award en 2007, tous deux dans la catégorie « Best Comedy ». Avec pareil pedigree, la pièce se devait de traverser les frontières. La voilà adaptée en français par Gérald Sibleyras, ce qui lui vaut à son tour les Molière de la « Meilleure adaptation » et de la « Meilleure pièce comique » en 2010.

Si la pièce louche encore fameusement sur les trouvailles hitchcockiennes, elle s’en détache aussi fortement, opérant un glissement de genre. On n’est plus dans le « rêve poétique » que voyait Chabrol au cinéma mais plutôt dans le slapstick new generation. Hitchcock avait traduit l’understatement de Buchan par une distanciation surfant sur l’esthétique poétique. Cette distanciation est toujours présente dans la pièce mais elle se nourrit cette fois de la veine comique. Cette géniale mue est due à Simon Corble et Nobby Dimon qui soufflèrent le concept original à Patrick Barlow. Soit, quatre acteurs : l’un d’entre eux assure le rôle de Richard Hannay (ici, le formidable Michelangelo Marchese) ; une actrice (ou un acteur – mais au Public c’est Joséphine de Renesse) joue tous les rôles de femmes croisées par le « séduisant » Hannay ; et les deux acteurs restants (Marc Weiss et Gaëtan Lejeune) se coltinent tous les autres rôles, à savoir des dizaines et des dizaines d’hommes et de femmes, flics, espions, aubergistes, femme de ménage, moutons, buissons, crevasse, et j’en passe.

Au passage, donc, on saluera la performance physique de ces deux derniers, héritiers de Dupond et Dupont, capables de changer de costumes et d’accents en un rien de temps. C’est que l’histoire file, les rebondissements se succèdent à une cadence infernale, qui n’a rien à envier à la rapidité de transition déjà présente au montage hitchcockien.

Michelangelo Marchese et Joséphine de Renesse ne sont pas en reste et mouillent la chemise avec passion dans ce déferlement d’actions. Ca court, ça crie, ça parle, ça se bat, ça fait le malin. Ca n’arrête pas. Impossible de s’ennuyer dans cette course poursuite désopilante menée tambour battant par un Hannay en forme olympienne.

Michelangelo Marchese est peut-être le seul à n’endosser qu’un rôle mais qu’est-ce qu’il le fait bien (cœurs dans les yeux ici). L’interprétation de l’acteur namurois tire vers Hubert Bonisseur de La Bath, certes, mais comment dire… en moins con. Il emprunte au flegme franchouillard du héros de OSS 117, tel que Jean Dujardin nous l’a si bien campé, mais il le drape dans une aura d’élégance qui n’a rien à envier à Robert Donat, le faux coupable hitchcockien de la version cinématographique des années ’30.

Pour clore cet article déjà beaucoup trop long, il me faut encore applaudir la mise en scène époustouflante d’Olivier Massart. Le comique de la pièce tient aussi à l’ingéniosité superbe dans la gestion des décors. Avec trois fois rien, trois malles, une porte, une fenêtre pour l’essentiel, tout est magistralement suggéré. De ce peu de moyens initial, naissent des comiques de situation et des inventions épatantes, soutenus par un bruitage de bon aloi.

Dans la multitude de gags proposés, il y en a bien quelques uns plus lourds que d’autres, plus faciles, moins drôles, mais la somme penche tout de même largement vers le positif. Même si par de rares moments la pièce abuse de potacherie, elle n’en reste pas moins un divertissement punchy et malin, accessible à tous et dont on ressort essoufflé mais heureux.

Du 16/05 au 29/06/2013, au Théâtre Le Public 64-70 rue Braemt à St-Josse, à 20h30. Les prix varient entre 8 et 25 €.

De : John Buchan et Alfred Hitchcock.

Adaptation : Patrice Barlow.

Concept original : Simon Corble et Nobby Dimon.

Adaptation française : Gérald Sibleyras.

Mise en scène : Olivier Massart

Avec : Joséphine de Renesse, Gaëtan Lejeune, Michelangelo Marchese et Marc Weiss.

Plus d’infos sur le site du Public.

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S. aime la bande-dessinée et le cinéma, les images qui parlent, quoi.

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