Les adieux de l’Albatros

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Il bâcle, il rature, il ne fait que des ébauches de film. Les critiques ont perdu l’importance des mots. “Ébauche”, un mot que bon nombre d’artistes, de Picasso à Alechinsky, affectionnent. Picasso disait d’ailleurs : « Quand j’étais enfant, je dessinais comme Raphaël, mais il m’a fallu toute une vie pour apprendre à dessiner comme un enfant ». C’est dans la création et dans la persévérance de créer que l’on apprend son art, et pourquoi les travaux d’apprentissage seraient-ils plus mauvais que les films proclamés films ? Parce qu’ils sortent des écoles ? Mocky aimait ce cinéma qui le tenait en vie. Pas besoin d’esbroufe. Son cinéma n’est pas fait pour ces adorateurs de l’esthétique comme seul gage de subversion. La seule subversion de ce génie réside dans son besoin physique de faire des films. Il filme, comme d’autres écrivent, peignent ou sculptent avec ferveur.

Curieuse époque qui est la nôtre, où Michel Hazanavicius, en réalisant Le Redoutable, semble avoir voulu violer toute la mémoire des ex-soixante-huitards. Le plus étrange est que même les principaux protagonistes du film n’ont pas l’air de le comprendre… ou le comprennent trop bien ! Que vient faire Romain Goupil, camarade de lutte de Cohn-Bendit, devenu soutien de Macron, dans le rôle d’un CRS ? Seul Jean-Pierre Mocky s’en tire à bon compte en interprétant le rôle d’un facho. Pour paraphraser Anne Wiazemsky : « mais maintenant ? Bien sûr, il y avait Philippe Garrel ». Aujourd’hui, il y a Louis Garrel, le fils, véritable antéchrist post-nouvelle vague, qui sans s’en rendre compte est celui par qui le passé est violé. Ce que Sarkozy n’avait pas totalement réussi à faire, Michel Hazanavicius l’a fait. Mais je digresse…

Les bandes-annonces de Jean-Pierre Mocky, de véritables films à part entière !

J’aurais rêvé de voir Mocky revêtir à nouveau le costume de Cabral, le personnage de son film Solo, revenu de tout, y compris du monde des morts pour faire la nique à cette jeunesse amorphe tout en questionnant les Gilets Jaunes. Sa mort survenue le 8 août 2019 aura brisé ce rêve que les éditions ESC me permettent de compenser. La ressortie chez eux de Solo permettra peut-être aux jeunes générations de se replonger dans ce passé trouble où la jeunesse rebelle de mai 68 côtoie les terroristes d’Action Directe. Pensé comme le premier opus d’une trilogie (comprenant aussi L’Albatros et Le piège à cons), Solo est une œuvre viscérale en forme de coup de poing contre l’hypocrisie de l’après 68. Jean-Pierre Mocky se prend d’affection pour cette jeunesse qui a perdu ses illusions, ces laissés pour compte de cette révolution qui n’a jamais vraiment eu lieu. Vincent Cabral, Stef Tassel et Michel Rayan sont trois avatars du réalisateur. Trois incarnations d’un idéal fauché par la bêtise et l’hypocrisie. L’un a un frère terroriste qu’il essaie de sauver dans Solo, l’autre est un ex-révolutionnaire en cavale, prisonnier des manipulations politiciennes et le dernier est encore un personnage en cavale dans la France sclérosée de Mitterrand. La rose socialiste hante de bout en bout Le piège à cons, dernier opus crépusculaire et sans doute moins abouti de cette trilogie qu’il faut absolument voir d’une traite. C’est un véritable portrait d’une France brisée que les éditions ESC nous proposent de revoir.

Une trilogie d’autant plus d’actualité à l’heure des Gilets Jaunes et des retournements de vestes en tout genre. En revoyant ces films, impossible de ne pas avoir en tête la photo de groupe où figurent Daniel Cohn-Bendit, Romain Goupil, Macron et François Berléand. Une phrase de Guy Hocquenghem me revient en tête : « la démocratie se mesure à ses différences internes ; en enterrant la contestation, en faisant la jointure, le pont entre toutes les répressions, vous, les ex-gauchos, vous avez enterré la démocratie ».

Le premier film de Jean-Pierre Mocky que j’ai vu par hasard à la télévision était La grande Lessive. A partir de ce premier film j’avais compris que plus jamais je ne pourrais me passer des films de Jean-Pierre Mocky. Avec La grande lessive comme pierre angulaire de mon panthéon personnel je me suis empressé d’affiner ma connaissance de l’œuvre de Mocky.

Les plus grands compositeurs ont travaillé avec Mocky.

Avec Les Dragueurs, Mocky prouve qu’il est le précurseur de la nouvelle vague malgré la critique de son ami Jean-Luc Godard : « C’est mieux que du Autant-Lara mais c’est quand même du Autant-Lara ». Mocky n’a jamais revendiqué son appartenance à la nouvelle vague et pour cause, son esprit farouchement indépendant ne pouvait pas adhérer à cette génération désireuse de brûler les anciens. Mocky a du respect pour ses aînés à qui il ne cessera de rendre hommage.

Son chef-d’œuvre La cité de l’indicible peur avec Victor Francen, Raymond Rouleau et Jean-Louis Barrault, prouve à quel point il admire les vieilles gloires du cinéma. ESC nous propose aussi une remarquable édition Blu Ray et DVD de cette adaptation de Jean Ray. Le génie indiscutable de Mocky est à son paroxysme dans ce film. Humour, ruptures de ton, poésie, tout y est. Sans doute le film de Jean-Pierre Mocky pour lequel j’ai le plus d’affection. Tout est maîtrisé de bout en bout, tant le fantastique que la comédie, les deux s’interpénétrant constamment. Cette adaptation de l’œuvre de Jean Ray, loin de faire l’unanimité à l’époque, a été largement réhabilitée par le temps et par les connaisseurs de la cinématographie de Jean-Pierre Mocky. L’un de ses défenseurs n’est autre que l’entarteur Noël Godin, qui considère ce film comme l’une des merveilles du 7ème art.

Les héros chez Mocky sont pratiquement toujours les mêmes, surtout dans ses comédies. William Chaminade, Georges Lachesnaye, Armand Saint-Just, Matouzec sont tous des piliers de Jean-Pierre Mocky, des héros de tous les jours qui n’ont qu’une idée, faire triompher leurs combats. Le combat de Williiam Chaminade est la satisfaction sexuelle des femmes mariées, Georges Lachesnaye s’indigne contre l’hypocrisie de l’église face à la mendicité et Armand Saint-Just contre les effets néfastes de la télévision, tandis que Matouzec se bat contre les divorces à l’amiable. Le combat de Jean-Pierre Mocky contre l’hypocrisie se manifeste dans ses films et son besoin compulsif de tourner coûte que coûte l’a obsédé jusqu’à la toute fin. Jean-Pierre Mocky est pour moi la parfaite synthèse entre ses héros lunaires et ses héros révolutionnaires.

En plus des pièces maîtresses de l’œuvre de Mocky, de nouvelles interviews du maître sont également disponibles chez ESC éditions. Gageons qu’ils ne s’arrêtent pas en si bon chemin et qu’ils rééditent bientôt La bourse et la vie !

Il ne reste plus qu’à se plonger dans son énorme pavé paru aux éditions Neva, qui rassemble presque un siècle de cinéma.

Un jour peut-être justice sera faite et Mocky deviendra incontournable, comme Sacha Guitry avant lui.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

L’Albatros de Charles Baudelaire

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Comédien, metteur en scène et réalisateur travaillant pour l'asbl La Roulotte Théâtrale. Passionné de cinéma, de théâtre et de littérature, j'ai des projets plein la tête !

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