Les courtiers du capitalisme

Dans cet ouvrage, le sociologue Sylvain Laurens livre au lecteur une analyse à la fois nuancée et critique des lobbys qui, à Bruxelles, exercent leurs talents auprès des institutions européennes et, ici plus précisément, de la Commission européenne. Il a étudié en profondeur, à partir d’observations, d’analyses d’archives et d’entretiens très nombreux, les relations entre les fonctionnaires de cette dernière et les professionnels en charge de représenter les intérêts des fédérations patronales européennes et d’influencer le déroulement du processus administratif et législatif dans un sens qui convienne à leurs intérêts privés. Dans un entre-soi quotidien, localisé sur quelques km², fait de sociabilités, de trajectoires, de normes et de représentations du monde partagées, leur influence sur les fonctionnaires n’est pas le produit d’actes de corruption ou de malversations, mais d’échanges réguliers, d’interactions, ainsi que de logiques structurelles et partagées, ancrées dans les institutions et les pratiques. Si ce travail de lobbying n’est pas inexistant, il n’est pas non plus le monstre parfois décrit. Cependant, cela ne le rend pas pour autant neutre ou orienté vers le bien commun et, pour mieux s’en prémunir, il est nécessaire de le comprendre plus finement ; et c’est ce que propose l’auteur dans son analyse à la fois subtile et convaincante.

Les députés européens votent des textes qui ont préalablement été confectionnés par les fonctionnaires de la Commission et c’est donc chez ces derniers que tout se joue. Les influences qui s’exercent sur eux les amènent à déterminer un champ des possibles au travail législatif et démocratique qui a ensuite lieu au Parlement. Également auteur de Une politisation feutrée. Les hauts fonctionnaires et l’immigration en France (Belin, 2009), Sylvain Laurens s’intéresse aussi à l’histoire, au temps long, qui permet de comprendre la construction d’une situation donnée, marquée par un héritage et un processus qui sont loin d’être sans effet. Il y a une cinquantaine d’années, la Commission a souhaité pouvoir disposer d’interlocuteurs lui faisant parvenir au niveau européen des positions unifiées (et techniques) des entreprises, afin de pouvoir accélérer le processus législatif et de le faire accepter autant que possible au sein des États membres et parmi les acteurs économiques, tout en le faisant correspondre aux réalités rencontrées par les entreprises. Quant aux ONG et autres groupes d’intérêt porteurs de causes sociales ou environnementales, ils n’étaient pas présents à l’époque et n’ont donc pas ce bonus de départ, qui les conduit à se trouver aujourd’hui dans une position plus marginale dans ce système, d’autant plus qu’ils ont beaucoup moins de moyens que les représentants des industriels et des multinationales.

Les connaissances interpersonnelles permettent de pousser un dossier dans la direction souhaitée tout comme le fait de partager un ensemble de façons de faire et de penser, qui passe notamment par la connaissance du vocabulaire utilisé par les institutions européennes. Plus que de s’y opposer, il s’agit d’orienter la fabrique des législations de telle sorte qu’elles s’avèrent un atout pour les plus grandes entreprises, qui sont représentées auprès des institutions communautaires. Les lobbyistes des entreprises « informent » les fonctionnaires avec des données qu’ils ne pourraient se procurer autrement mais dont ils ont pourtant absolument besoin. En sens inverse, ces derniers se laissent aussi aller à des confidences vers les lobbyistes, de par la qualité de leurs relations et selon des logiques concurrentielles ou conflictuelles à l’œuvre au sein des administrations et entre celles-ci.

Les courtiers du capitalisme est un livre extrêmement intéressant, précis et documenté, qui permet de comprendre le détail de l’influence des multinationales sur la fabrique des réglementations européennes, qui s’avère bien plus complexe (et donc moins aisée à changer…) qu’on ne le présente souvent. À lire donc pour quiconque souhaite en savoir un peu plus sur l’Union européenne et la façon dont elle prend des décisions dont l’influence sur nos vies est bien plus grande qu’on l’imagine ordinairement. Et le fait que l’auteur conclue sur une note assez pessimiste rend d’autant plus nécessaire le partage de son analyse. La prise de conscience étant le préalable indispensable à tout changement social.

Les courtiers du capitalisme. Milieux d’affaires et bureaucrates à Bruxelles, de Sylvain Laurens, Agone, 464 p., 22 €. ISBN : 9782748902396.

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