Les enfants du paradis

« Boulevard du Temple. Paris. Quelque part au XIXe siècle… Le mime Baptiste tente d’imprimer son art sur les planches du théâtre des Funambules. Il y côtoie Nathalie qui l’aime passionnément. Mais Baptiste ne peut lui rendre la pareille. Le triste Pierrot n’a d’yeux que pour Garance. Et il n’est pas le seul. Frederick, l’acteur (trop) parlant qui perce au Grand Théâtre concurrent, la courtise également ; ainsi que le dandy bandit (bandy, donc) Lacenaire et le Comte Montray. Valse hésitation des destinées romantiques, Les Enfants du Paradis conte les affres de l’amour échoué Boulevard du Crime. »

Attention, chef-d’œuvre ! Au scénario, Jacques Prévert. À la caméra, Marcel Carné. Au reste, toute la bande à Carné, même si les indétrônables Trauner et Kosma ont dû laisser d’autres goys signer respectivement les décors et la musique au générique, Occupation oblige. Oui, oui, vous avez bien lu, je vous parle d’un film tourné durant la seconde guerre mondiale (sans majuscule, parce que franchement, ça ne le vaut pas). Pour ceux que les années 40 décourageraient, je tiens à préciser que la chose a été qualifiée de « plus grand film français du premier siècle de cinéma » par un jury de six cents professionnels de la critique et que le film n’est rien de moins que patrimoine de l’UNESCO. Donc, respect.

Au commencement (en 1942) était le comédien Jean-Louis Barrault qui rencontre le poète Jacques Prévert qui cherche une idée de scénario pour le réalisateur Marcel Carné qui se remet du triomphe des Visiteurs du Soir (évidemment adapté d’un scénario de Prévert). Ça tombe bien, Barrault a une idée derrière la tête. Il voudrait tourner un film sur le mime Deburau, idole de toute une génération d’acteurs. Faut dire que Barrault vient du théâtre où il a appris l’art du mime auprès de Maître Decroux (lequel jouera son père, dans le film, clin d’œil quand tu nous tiens !). Mais l’idée de faire un film sur un type muet ne séduit pas vraiment Prévert, amoureux des mots. Par contre, une histoire sur le bandy Lacenaire qui sévit à peu près à la même époque et dont les mémoires étaient une des lectures phares de ses petits copains surréalistes, le branche beaucoup plus. Mais il sait pertinemment qu’aucun producteur ne signera un film sur Lacenaire. Sur Deburau, si. Ce sera donc un film sur le mime, avec le bandy en toile de fond, parmi une chiée de personnages secondaires.

En six mois, Prévert écrit son meilleur scénario, une fresque historico-romantique qui se réfère à des personnages réels librement adaptés (les Deburau père et fils, Frédérick Lemaître, Lacenaire) et de pures inventions (dont la plus grande : Garance, rôle taillé sur mesure pour Arletty). Reste plus qu’à tourner le film. On s’en doute, « plus qu’à », en temps de guerre, relève d’une certaine gageure. Entièrement tourné en studio, le petit bijou de Carné connaîtra les retards et difficultés financières inhérents à cette situation extrême. Il parviendra cependant à boucler le tout pour mars 1945 : un film de plus de trois heures que les distributeurs français l’obligeront à scinder en deux parties, dénaturation à laquelle il consentira à la condition que les deux parties soient projetées l’une à la suite de l’autre.

C’est évidemment sous cette forme que je vous invite à le voir à Flagey en ce moment. Il reste la date ultime du 30 août pour se farcir toute la pellicule d’un coup. Sinon, il vous est toujours loisible de visionner Boulevard du Crime (95 min) et L’homme blanc (87 min) en deux séances et de multiplier ainsi le plaisir par deux. Car il est impossible de ne pas éprouver de plaisir en regardant cette petite perle. L’époque incertaine est sublimée par les décors d’Alexandre Trauner, qui fit tant pour asseoir le réalisme poétique de Marcel Carné. Les personnages aux destins extraordinaires sont servis par les dialogues d’un Jacques Prévert plus en forme que jamais. Le casting jouit d’une distribution de rêve, entre Jean-Louis Barrault (Baptiste), Pierre Brasseur (Frédérick Lemaître), Arletty (Garance) ou encore Maria Casarès (Nathalie) dont c’est le premier rôle au cinéma. Toute cette faune délicieuse est mise en boîte avec maestria par un Marcel Carné au faîte de son talent.

Comment, dès lors, ne pas se prendre au jeu de ces héros anciens, tout drapés de drame car de lucidité ? C’est sans doute ce qui frappe dans ce film. Tous sont lucides, douloureusement lucides, sur leur condition amoureuse ; ce qui mâtine leur conscience d’une inévitable résignation.  Dans le Paris des saltimbanques et des voleurs du XIXe siècle, dans les coulisses des théâtres et de la vie, quatre hommes aiment une femme : Garance, magnifique Arletty à qui Prévert offre son plus beau rôle, écrit à la virgule près pour elle, pour son allure si particulière, pour sa gouaille si libertaire. Garance est le point de convergence de quatre destinées qui vont se cogner à son mystère, à ses manières. Non. Ce n’est pas cela. Arletty/Garance ne fait pas de manières. Mais quoi, alors ? Là, réside sans doute toute la poésie de Prévert, dans cette impossibilité de décrire trivialement l’aura de ses protagonistes.

Restons en donc aux faits. Quatre prétendants aux profils fort différents vont rythmer de leurs aventures et leurs déconvenues une France du spectacle, mise en abîme magistralement par les auteurs. Tous sont en spectacle. Baptiste et Frédérick, bien sûr, représentent les deux pans du théâtre à l’époque, l’un muet, l’autre parlant. Le premier crie son amour par les yeux, le second par la bouche. L’un se rabattra sur Nathalie, l’autre sur la jalousie. L’égocentrique Lacenaire poursuit la renommée dans le milieu du crime et évacue l’éconduction par la rancune. Le richissime Comte poursuit l’actrice de ses offrandes, convaincu que son argent le met à l’abri du refus. Comme toujours chez Prévert, la psychologie fine et la verve spirituelle trouvent un écrin de choix dans des personnalités hors du commun. On s’attache alors à ces enfants du destin embarqués dans la ronde des sentiments. On s’immerge dans cette féerie d’un autre temps, à l’écho pourtant familier. On se souvient de ce que c’est qu’aimer. À voir!  À revoir !  C’est un conseil, une exhortation, voire (oserais-je ?) une injonction.
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S. aime la bande-dessinée et le cinéma, les images qui parlent, quoi.

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