LES JUMEAUX VENITIENS

«Un bon bourgeois de Vérone qui cherche à marier sa fille ; le prétendant idéal, fortuné mais stupide, qui se trouve avoir un frère jumeau, inconnu de lui, aussi malin qu’il est pauvre ; des amours contrariées ; des valets truculents et cruels ; des quiproquos et malentendus en cascade ; une foule de personnages hauts en couleur… »

Ne coupons pas les cheveux en quatre : Les « Jumeaux vénitiens », c’est du caviar, de bout en bout. Dès l’entrée en scène des comédiens, on sent l’inventivité, la créativité, la malice : 10 paires de jambes apparaissent, sous une toile représentant les toits de Vérone. Mais qui sont-ils, baskets aux pieds ? Le bal des quiproquos, des valets, des amoureux, des frustrés, des trompeurs et des trompés, peut commencer.

Jumeaux 2

Dans une mise en scène époustouflante, Mathias Simons nous propose de revisiter ce classique du XVIIIème siècle et de lui donner un sérieux coup de jeune, en jouant avec tous les codes du théâtre. Puisant leurs racines dans la Commedia Dell’Arte, la pantomime et la comédie classique, les personnages sont burlesques, exubérants, hauts en couleurs. Et pourtant ils sont tellement modernes, au travers du phrasé, des démarches, des costumes : il y a un petit air de mangas japonais (notamment dans les combats entre Lelio, Florindo et Tonino, qui m’ont rappelé les postures des chevaliers du Zodiaque), de hip-hop (Arlequin), de dessins animés, un je-ne-sais-quoi de cartoonesque qui participe à la modernité et à la cadence de la pièce. Les personnages sont tous survoltés, les mouvements vifs et maîtrisés, on court, on saute, on tombe, on bondit…

Rythmée, haletante, la mise en scène met en valeur une galerie de personnages tous plus brillement interprétés les uns que les autres. Enjoués et virevoltants, les acteurs nous éloignent encore du classicisme de la pièce de Goldoni. On ne pourra pas ici omettre de mentionner la prestation époustouflante de Fabrice Murgia, qui saute du costume de Zanetto, personnification de la crétinerie, à celui de son jumeau Tonino, avec une facilité et un brio déconcertants. Jean-Baptiste Szézot, campant un Lelio splendide, nous a également fait rire à chacune de ses grotesques apparitions.

Le thème de la dualité, qui porte l’intrigue des « Jumeaux vénitiens », est habilement traité par Mathias Simons : les jumeaux, les personnages, sont bien évidemment à double visage. Personne n’est vraiment celui qu’il prétend être ou veut qu’on croie qu’il est. Tout le monde ment, feint, tout le monde cache quelque chose et les faux semblants émaillent la pièce. La pièce elle-même s’inscrit dans cette dualité : au-delà de la simple comédie, de la farce, on décèle dans « Les jumeaux vénitiens » de Goldoni une critique acerbe de la bourgeoisie, des convenances, du monde des apparences et de la bienséance, où tout n’obéit finalement qu’à un seul maître : l’argent.

« Cette thématique du double, de l’hypocrisie, du mensonge, c’est un propos on ne peut plus actuel, un sujet terriblement contemporain», souligne Mathias Simons. La scénographie, d’un esthétisme épuré rare, vient encore renforcer les faux semblants : des miroirs teintés recouvrant le plateau et suspendus aux cintres, reflètent les acteurs ou renvoient leurs ombres sur la toile de la ville de Vérone. Un échafaudage, apparaissant par transparence derrière la toile grâce à un jeu de lumières, donne du volume au décor, et dynamise la pièce par le jeu des acteurs, qui investissent toute la hauteur de la structure et en surgissent à tout instant, créant un sentiment de mouvement ininterrompu, atténuant par là même le (petit) sentiment de longueur des 20 dernières minutes.

Tonino nous confie en aparté que « Même dans le pire des théâtres, on n’oserait pas ça…. ». Eh bien si, et c’est tant mieux !!! « Les Jumeaux Vénitiens » est véritablement mon coup de cœur de cette fin d’année, tout simplement jubilatoire ! Un spectacle rare, à ne pas rater.

Du 19 novembre au 7 décembre au Théatre National.

Texte de Carlo Goldoni

Mise en scène : Mathias Simons

Avec : Béatrice : Emilie Jonet, Zanetto, Tonino : Fabrice Murgia, Le docteur Balanzoni : Fabrice Schillaci, Brighella : Jean-Pierre Baudson, Lelio : Jean-Baptiste Szézot, Colombine : Marie-Hélène Balau, Rosaura : Valentine Gérard, Pancrace : Vincent Cahay, Florindo : Vincent Hennebicq, Arlequin : Quantin Meert

Tarifs : de 11€ à 20 €

Durée du spectacle : 2h10

Pour de plus amples informations : http://www.theatrenational.be

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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