Leviathan

En à peine trois films, le cinéaste russe Andreï Zviaguintsev (Novossibirsk, 1964) a réussi à se hisser au sommet du cinéma européen et mondial. Après les très remarqués Le Retour (2003, Lion d’Or à la Mostra de Venise), Le Bannissement (2007, Prix d’interprétation masculine pour Konstantin Lavronenko à Cannes) et Elena (2012, Prix spécial du Jury dans la sélection Un certain regard à Cannes), son dernier film, Léviathan, fut lui aussi récompensé au dernier Festival de Cannes du Prix du scénario. C’est peu dire que Léviathan était attendu avec impatience par les fans du réalisateur (dont je fais partie). Le résultat est à la hauteur des attentes.

L’histoire se déroule dans une petite ville au bord de la mer de Barents, qui borde la frontière nord-ouest de la Russie. Kolia y vit avec son fils Roma et sa deuxième épouse Lilia. Tout bascule le jour où le maire de la ville, Vadim Cheleviat, décide de s’approprier le terrain de Kolia pour y construire un « centre de télécommunications ». Kolia refuse de vendre son terrain au maire, convaincu que cet homme qui pue la corruption veut en fait s’y faire construire un palais. Kolia fait appel à un ami avocat moscovite, Dimitri, pour l’aider dans sa lutte, mais la bataille va très vite dégénérer…

Avec Léviathan, Zviaguintsev poursuit son travail d’étude de la Russie contemporaine et de ses habitants. Après avoir examiné les liens familiaux dans ses deux premiers films et le fossé entre riches et pauvres dans la capitale russe dans son troisième film, Zviaguintsev s’attaque à l’abus de pouvoir des autorités russes. Dans sa note d’intention, Zviaguintsev écrit : « Il y a, dans la vie de chaque homme, un moment clé où il se retrouve face au système, au ‘monde’ et où il doit défendre son sens de la justice, son sens de Dieu sur Terre. »

Léviathan raconte en effet l’impuissance des « petites gens » face à un pouvoir arrogant et autoritaire, personnifié ici par le maire Cheleviat, un petit homme obsédé par le pouvoir qui s’entoure de gros bras pour écarter toute opposition. La guerre qui se déclare entre Cheleviat et Kolia est, dès lors, inégale. S’ajoute à cela le cauchemar bureaucratique et administratif dans lequel les protagonistes tentent de trouver leur chemin. En tant que spectateur, on suit, effaré, le labyrinthe kafkaïen qu’est l’administration russe aujourd’hui. Mais le film aborde aussi d’autres thèmes, comme la vie familiale ou les liens étroits entre l’Eglise et le pouvoir russes. Le tout se déroulant dans une ville isolée et décrépie, loin des fastes de la riche Moscou et de Saint-Pétersbourg l’européenne.

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Si les thèmes que Zviaguintsev aborde dans Léviathan ne sont pas neufs dans sa cinématographie, un nouvel élément fait son apparition : l’humour. Le film regorge en effet de scènes drôles, qui soustraient momentanément le spectateur à l’histoire pourtant tragique qui se déroule sous ses yeux. Zviaguintsev n’en fait jamais trop, et ces petites respirations humoristiques sont toujours bien dosées. Il faut souligner aussi le jeu impeccable des acteurs, qui réussissent à jouer à la fois des scènes tragiques et comiques, sans jamais forcer le trait.

Enfin, le film éblouit également par sa cinématographie et sa bande originale. La cinématographie est à nouveau splendide. Léviathan est le premier film de Zviaguintsev que j’ai vu sur un grand écran, et l’expérience en vaut la peine. Le cinéaste nous éblouit avec ses images de la nature ; chaque scène est impeccablement cadrée et mise en lumière. Pour ce qui est de la musique, Zviaguintsev fait à nouveau appel, après Elena, à l’immense compositeur Philip Glass. Philip Glass est, avec Steven Reich, un des représentants de la musique minimaliste, à tendance répétitive, et sa partition s’accorde parfaitement avec les images de Zviaguintsev. Après le couple P. T. Anderson – Jonny Greenwood (There Will Be Blood, The Master), assiste-t-on ici à la naissance d’un nouveau tandem musico-cinématographique ? On espère que oui, tant le résultat est parfait.

Léviathan, d’Andreï Zviaguintsev. Russie, 2014. 140 min.

A voir en salles dès le 22 octobre.

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Diplômée en Histoire de l'Art et en Etudes culturelles, Margaux s'intéresse tout particulièrement à l'art moderne et contemporain.

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