L’imaginaire, dernier bastion de liberté

Ogres
Ogres

Fabrice Murgia, à la tête du Théâtre National depuis le début de la saison 2016, reprend Le chagrin des ogres pour quelques représentations seulement dans la salle Jacques Huisman. Conte onirique basé sur des faits réels, « le spectacle s’adresse à la part d’enfance qui s’est retranchée derrière nous, étouffée par les règles qui conditionnement notre comportement adulte et responsable » explique le metteur en scène.

Sur un plateau vide tendu de hautes bâches plastiques, trois êtres cohabitent : Bastian (Anthony Foladore) et Laetitia (Emilie Hermans) sont retranchés dans deux bulles exiguës et hermétiques reléguées au fond de la scène, tandis que Dolorès (Laura Sépul) évolue sur l’avant-scène à sa guise, où seule une balançoire apparaît dans le coin. La lumière est éparse et fuyante, les voix nous parviennent tantôt lointaines et étouffées, tantôt braillardes et crispantes, notamment grâce au travail vocal formidable de Laura Sépul. Dans cet espace désolé, plongé dans une semi-obscurité et baigné d’un épais nuage de fumée, l’atmosphère est pesante, inquiétante, sinistre, à l’image de la zone de non-droit que peut parfois représenter l’adolescence…

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Perdus dans un monde où la surabondance d’images – projections, caméras, vidéos se juxtaposant aux acteurs sur scène- façonne et infiltre notre imaginaire, alors que le voyeurisme des faits divers vient régulièrement distordre la normalité d’un monde conformiste et ordonné, à l’orée d’une mue vers l’âge adulte mais encore nimbés de leurs peurs enfantines irrationnelles, Bastian et Laetitia se réfugient dans leur imaginaire, dernier espace de liberté vierge, et luttent. Pour s’épanouir, il leur faudra faire face avec audace à la difficulté, parfois violente et source d’une profonde détresse, de renoncer à leurs illusions et d’enterrer leur enfance. Anthony Foladore et Emilie Hermans sont impeccables, et laissent sourdre de leurs bastions retranchés la colère, la révolte, l’incompréhension, mais aussi la mélancolie et la tristesse de leurs jeunes personnages confrontés aux contingences, à l’imperfection et aux ratés du réel. Laura Sépul campe quant à elle une Dolorès monstrueuse et innocente, régnant sur le monde des rêves en despote capricieuse.

Le chagrin des ogres, au travers de trois petites histoires emboitées dans deux récits majeurs, multiplie les perspectives autour de la difficulté de quitter l’enfance et de trouver sa place en cheminant le long de cette longue voie qu’est l’apprentissage, autour du désir – qui n’a pas d’âge- d’être vu et entendu.

Mais devenir un homme, ne pas renoncer à ses rêves et savoir encore trouver la force de croire, avoir des convictions, savoir expérimenter et essayer, est peut-être l’affaire de toute une vie après tout…

Le chagrin des ogres

Jusqu’au 4 décembre 2016 au Théâtre National

Texte et mise en scène : Fabrice Murgia/Cie Artara

Interprétation : Laura Sépul/Ingrid Heiderscheidt, Emilie Hermans, David Murgia/Anthony Foladore

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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