L’impossible dialogue entre sciences et religions ?

Depuis plusieurs dizaines d’années, nous avons vu émerger un discours valorisant la coexistence et le rapprochement de la religion et de la science. Ses tenants prônent l’idée selon laquelle il n’y aurait pas de contradiction entre croyance et connaissance, car ce que la science ne peut comprendre, la religion peut l’expliquer. Le divin se cacherait donc dans le repli des inconnus du savoir. Idée séduisante, d’autant plus qu’elle est souvent accompagnée d’un vernis d’appel à la tolérance, mais qui n’est peut-être pas sans dangers.

Yves Gingras, professeur à l’Université du Québec à Montréal, est un spécialiste de l’histoire et de la sociologie des sciences. Dans L’impossible dialogue. Sciences et religions, l’auteur dresse l’historique des rapports entre science et religion, depuis le XVIIe siècle (et notamment le célèbre épisode du procès de l’Église romaine contre Galilée) jusqu’à nos jours, et comment la seconde a tenté d’interférer avec la première, de la contrôler, voire de la censurer. Sont abordées notamment des questions comme la difficulté des savants, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, à formuler des hypothèses scientifiques contraires au dogme catholique (origine des espèces, déluge, géocentrisme, etc.). La révolution scientifique apportée par la théorie de l’évolution formulée par Charles Darwin dans son Origine des espèces (1859) est évidemment abordée en détail.

Surtout, à partir du cinquième chapitre (sur sept), Gingras s’intéresse à l’émergence, dans les années 1980-1990, à l’appel au dialogue et au rapprochement entre science et religion. Pour le sociologue, face à l’impossibilité de la religion de pouvoir désormais censurer de façon frontale les découvertes scientifiques, le recours à l’idée du dialogue permettrait lentement au discours religieux de s’immiscer dans la production scientifique, notamment via l’apparition de groupes privés de financement comme la Fondation Templeton aux États-Unis. Ceux-ci, en voulant se rendre indispensables aux scientifiques, tenteraient de lentement réorienter la recherche en privilégiant certains domaines plutôt que d’autres (en évitant par exemple de financer la recherche sur les cellules souches, au profit des travaux sur les liens entre religion, science et spiritualité). Comme le montre l’auteur, le « dialogue » entre science et religion passe également par l’apparition d’un discours théologico-philosophique relevant de la pseudoscience, comme lorsque certains travestissent certaines théories de la physique pour prétendre y trouver la preuve de l’existence de Dieu.

Il est important de souligner que le propos de l’auteur n’est en aucun cas une attaque frontale vis-à-vis de la religion comme une croyance individuelle. Ce qui intéresse Yves Gingras, c’est le rapport entre le monde scientifique et la religion en tant qu’institution, de structure sociale organisée. Si l’Église catholique a elle-même largement perdu de son pouvoir d’action et n’est par exemple plus capable de censurer des ouvrages, les petites organisations religieuses décentralisées disposent de moyens de pression importants afin de s’immiscer dans la recherche.

L’impossible dialogue est un livre passionnant, sans concession tout en étant particulièrement nuancé. Richement documenté et argumenté, il tire la sonnette d’alarme vis-à-vis d’un phénomène inquiétant d’ingérence dans le monde scientifique. Au-delà de son aspect polémique, le livre offre également une réflexion rafraîchissante sur l’épistémologie de la science.

Yves Gingras, L’impossible dialogue. Sciences et religions, PUF, 2016. 432 p. 21,00 €

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Passionné de cinéma, de bandes dessinées en tout genre et de littérature de science-fiction, quand je n’alimente pas mon propre blog j’essaie de faire un peu d’histoire…

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