Loup de pluie, quand le western se fait tableau sous le feutre de Pellejero et la plume de Dufaux

« Scandale dans l’Ouest ! Un Indien a tué un blanc ! Loup de pluie a tiré sur Ingus Limb ! Que ce soit de la légitime défense importe peu au clan Limb qui jure la perte du peau-rouge pour laver dans le sang le deuil présent. Mais Loup de pluie est sous la protection de la puissante famille Mc Dell, par ailleurs ennemie jurée des sanguinaires Cody. Le prétexte est parfait. Les Limb rallient les Cody à leur cause et partent en guerre contre les Mc Dell. De cette chevauchée vengeresse, peu sortiront vivants, et encore moins gagnants… »

« Et je reste émerveillée devant cette nature immense sans fin, tellement dédaigneuse alors que s’agitent la folie et l’ambition des hommes. »

Le premier encart du western made in Dufaux pose l’équation d’un récit de genre hors du commun, narré par intermittence par une femme, Blanche Mc Dell, la fille du magnat ferroviaire qui paiera cher ses amitiés indiennes, plongée malgré elle dans une vendetta brutale où ses frères et bien d’autres succomberont. Par un flash-black efficace, Blanche raconte, donc, comment Loup de pluie se mit une armée d’hommes blancs à dos, pressés de lui faire la peau qu’il a trop rouge à leur goût; comment son frère Jack et Petite Lune s’entichèrent l’un de l’autre et l’exil paisible qu’il tentèrent d’offrir à leur amour; comment la violence tout terrain dévasta une tribu et une ville où sous le calme apparent grondent l’incompréhension et l’intolérance.

Respectant le genre, Dufaux y injecte de la sueur et du soleil, des coups de pistolets et des coups de putes, de la testostérone à revendre et de l’œstrogène sans défense. Quoique. S’ils sont emprisonnés dans un discours machiste dominateur, les personnages féminins tirent plutôt bien leur épingle du jeu. Chacune dans son genre se fait héroïne d’un Far West par trop masculin, à part la matrone Limb, infâme picoleuse prête à vendre sa fille si l’intérêt l’y pousse. Blanche, India, Petite Lune ne sont pas en reste de courage.

« A ces fous, à ces égarés, seule une femme pourra rendre la lumière. Car le courage des femmes est de s’avancer sans armes à la main. Et, un jour, nous gagnerons le combat. Un jour, oui, India déposera son fusil… »

Les autres, les hommes, campent une série de personnages bien trempés, parfois difficiles à reconnaître au début, tant les histoires de clans sont compliquées, impliquant les chefs de famille et leurs rejetons, démultipliant les prénoms. Le lecteur attentif se familiarisera cependant rapidement avec ces messieurs dames et prendra certainement du plaisir à lire la prose dufaldienne, que quelques n’hésiteront pas à taxer de lyrisme excessif mais dont la rondeur de la plume élève une narration, par ailleurs maîtrisée, au rang de western littéraire. Bavard, même. Très bavard.

Malgré la présence textuelle importante, le scénariste a veillé à laisser de la place au dessinateur, afin qu’il étale son talent au gré de l’inspiration. Cette liberté, Ruben Pellejero s’en est saisi avec reconnaissance et intelligence. Ses longues vignettes allient élégamment le feutre et le pinceau, le feutre essentiellement pour les personnages et les extérieurs, pour les envelopper d’une « ligne lourde », « plus propre », explique le dessinateur; le pinceau, pour donner un côté plus sauvage aux intérieurs et à certains extérieurs. Mais le plus important n’est pas là, même si le dessin lui prend un an, contre trois à quatre mois pour la couleur. L’important est dans cette couleur, cet habillage de lumière que revêtent les deux albums de Loup de pluie. Pellejero travaille par séquences ou par ambiances, et donne vie, lentement, sur son ordinateur, à ses cases en noirs et blancs, pour beaucoup déjà pensées en couleurs : « Quand je dessine, je pense déjà à la couleur, je sais la lumière que je veux, je laisse de la place pour ça » (les intéressés pourront comparer les planches originales en noir et blanc et la version publiée).

A l’instar de ses maîtres peintres, Remington, Wyeth et tant d’autres, Pellejero veut sa bande dessinée comme « une réalisation qui cherche à créer une émotion à travers une couleur et une lumière »Outre ces tableaux qui racontent une histoire, Pellejero a puisé son inspiration dans le cinéma, plus que dans la bande-dessinée. Et puis, le western est une vieille tradition espagnole et italienne. Le Catalan a baigné dedans et s’est fait une joie de pouvoir se frotter à ce genre en bande-dessinée, même s’il trouve l’entreprise « risquée » aujourd’hui, le public n’étant plus habitué à suivre ce type d’histoires.

Alors, le diptyque se referme déjà. Et pour lui rendre hommage, la Galerie Champaka lui ouvre ses portes. Jusqu’au 10 novembre, elle présente au public les planches originales de Pellejero, au trait si souple et si marqué. Le contraste de ce noir et blanc savant est frappant, lorsque l’on a en tête la chaleur des albums. Et la comparaison est passionnante, qui démontre un travail impressionnant, mais si différent, entre l’un et l’autre traitement. Que l’on se rassure, l’exposition se pare tout de même de couleurs chatoyantes. La Galerie a en effet laissé carte blanche au dessinateur pour accompagner ses planches d’œuvres originales pensées pour l’exposition. Après mûre réflexion, Pellejero s’est fait plaisir en réalisant plusieurs tableaux à l’acrylique, dernier clin d’oeil aux peintres qu’il admire et occasion inédite de se permettre du grand format, dans un traitement encore renouvelé. Exit les « lignes noires qui mangent la couleur », place à l’ambiance, et d’une certaine façon à l’histoire. Car ces tableaux, après tout, « c’est une manière différente de raconter une histoire », celle de Loup de pluie, de Petite Lune, et bien d’autres…

Pour plus d’informations (et de photos !), rendez-vous sur le site de la galerie Champaka.

Pour faire plus ample connaissance avec le charmant Ruben Pellejero, rendez-vous sur son blog.

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S. aime la bande-dessinée et le cinéma, les images qui parlent, quoi.

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