Lunar Park – Bret Easton Ellis

Après avoir commencé à dévorer du Beigbeder, je ne pouvais plus passer à côté de Bret Easton Ellis. Dans Lunar Park, Ellis raconte. Les personnages sont réels puisque le point de départ du roman n’est autre que sa propre vie. Après un rapide résumé des « épisodes précédents », rythmés par la sortie de ses différents livres, Ellis enchaîne sur sa nouvelle vie… « rangée ». Marié à Jayne Dennis, à qui il a promis d’arrêter complètement la drogue, il tente de se fondre dans une belle image de père pour son fils Robby et Sarah, la fille de Jayne, sans y parvenir vraiment. Le livre débute en plein Halloween. Halloween par un automne chaud près du Midland, ce qui se traduit par une énorme fête organisée par Bret et sa femme.

On assiste au peu d’efforts de Bret pour intégrer cette société dont il a toujours été en marge. Très vite, on pressent la descente aux enfers, le bad trip, le cauchemar éveillé et interminable, dans un monde où les enfants, comme leurs parents, sont gavés de médicaments (pour l’hyperactivité, le déficit d’attention, etc.). Un monde caricaturé mais qui semble tellement, tellement vrai. Où est le réel, où est l’invention ? Entre les Xanax qu’il prend pour des Mentos, la Vodka qu’il boit comme du petit lait, les lignes de coke qu’il sniffe en cachette et la marijuana qu’il fume chez le voisin, le lecteur est en droit de se demander si les événements qui font monter l’angoisse ne sont pas juste des hallucinations. Et pour cause : l’auteur semble être le seul témoin des changements qui s’opèrent autour de lui. Sans compter que tous ces faits étranges le ramènent systématiquement à son père défunt.

La Mercedes couleur crème qu’il croise sans cesse, les mails vides qu’il reçoit d’une banque à intervalles réguliers et toujours à la même heure, la disparition de plusieurs enfants, le Terby de Sarah censé être une peluche inoffensive, mais qui se révèle digne des nouvelles fantastiques de Maupassant… De quoi devenir cinglé et parano !

Au lieu de séparer les actions, les faits, Ellis les noue par des accumulations incessantes de « et », qui nous projettent dans de nouvelles accumulations. Et même si le roman en lui-même peut parfois sembler lent… L’auteur envoie le lecteur dans des rapides démentiels !

L’autofiction fait rage dans ce roman où l’auteur est un personnage hanté qui joue avec les mille quêtes d’identité qui l’animent. Les angles se précipitent les uns contre les autres et on y assiste, comme Ellis, impuissants. S’entremêlent le rapport au père, le rapport au fils et donc au père, mais aussi le rapport étrange à ses personnages de fiction : Patrick Bateman, tueur psychopathe d’American Psycho ne lâche pas le roman un seul instant.

Plus les pages tournent, plus l’angoisse montent, plus Ellis captive.

Quelques extraits

— Tu ne sais vraiment pas comment t’y prendre, hein ?

— Pour quoi faire ? Une fête d’enfer ?

— Non. Pour être un mari. Pour être le papa.

— Euh, le mari, ça va – mais faire le papa, c’est un peu plus dur, ai-je dit. Papa, je peux avoir du jus d’orange ? Pourquoi pas un peu d’eau, ma chérie ? Papa ? Oui ? Je peux avoir du jus d’orange ? D’accord, ma chérie, tu veux du jus d’orange ? Non, ça va. Je vais boire de l’eau. C’est comme une putain de pièce de Beckett qu’on répète sans arrêt. » [P. 74-75]

J’ai entendu un autre instituteur dire à un couple soucieux, « C’est peut-être la raison pour laquelle votre enfant pourrait connaître des difficultés dans ses rapports interpersonnels », et il montrait au couple un dessin d’un ornithorynque qu’avait fait leur fils, en leur disant qu’un ornithorynque normal devait avoir l’air « moins dérangé ». À un moment donné, Jayne a murmuré tout doucement, « Je fais du yoga », et nous avons lu une rédaction écrite par Sarah, intitulée « J’aimerais être un pigeon », qui a fait éclater en sanglots Jayne, et j’ai regardé sans dire un mot les dessins du Terby – il y en avait des douzaines – furieux dans ses attaques en piqué sur une maison qui ressemblait à la nôtre. [P. 242-243]

Nous étions mardi – c’était le seul fait réel. [P. 292-293]

ELLIS, Bret Easton. Lunar Park. Paris : 10-18, impr. 2010. 472 p. (Domaine étranger ; 4330). ISBN : 978-2-264-05113-4.

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Dévoreuse de livres

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