Ma rencontre à Paris avec David Lynch, l’homme venu d’ailleurs

Paris, Rue du Montparnasse, Avril 2013.

Honoré et invité d’honneur du dernier Festival du film policier de Beaune, David Lynch en a profité pour rester quelques jours du mois d’avril à Paris.

Depuis 2007, année de son exposition The Air is on Fire à la Fondation Cartier et sa rencontre avec l’éditeur et imprimeur, Patrice Forest, David Lynch entretient une relation intime et particulière avec la France où il revient une à deux fois par an.

Situé au numéro 49 de la Rue du Montparnasse, c’est ici dans ce petit atelier d’art, une des dernières imprimeries au coeur de Paris, au fond d’un petit passage discret, que le cinéaste a découvert, il y a 5 ans, la Galerie Idem et s’est initié à l’art de la lithographie. C’est désormais à Paris, dans ce lieu magique, l’un des derniers ateliers de lithographie totalement manuels que Lynch trouve désormais l’inspiration dans cet endroit qu’il nomme « mon chez-moi loin de chez moi »:

« Paris est inspirant pour moi. C’est un endroit qui est tellement nourri de tous les arts (…) J’ai vu ce lieu incroyable, et on m’a donné l’occasion d’y travailler. Tout cela à été comme un rêve! »

« Les idées viennent de la combinaison de la pierre, du lieu, des gens et de cette atmosphère ».

De ce lieu « à l’atmosphère spéciale et unique », Lynch avoue volontiers en être tombé amoureux. Dans cet endroit, emprunt d’histoire (créé en 1880 et fréquenté en son temps par Matisse, Chagall, Miro ou Picasso), l’ancien étudiant de l’Ecole des Beaux-Arts de Boston, a pu accéder à ce qu’il appelle  » la magie de la pierre ».

Ce qui n’était au départ qu’un simple essai devient très vite pour l’artiste, un nouveau moyen d’ exprimer ses visions sur un nouveau support  » à même la pierre » et ainsi revenir à sa vocation première, peindre.

« I see this incredible place, and I get the opportunity to work there. And this was like a dream! It just opened up this world of the lithography and the magic of lithography, the magic of the stones. »

Le numéro du 24 avril 2013 des Inrocks a consacré sa couverture au cinéaste et se posait la question suivante:

« Pourquoi fait-il tout sauf des films? »

Tout simplement parce que Lynch est un artiste multiple et polymorphe qui brise les frontières entre les genres et les arts. Et chacun de ses films le prouve, son cinéma est le creuset d’un art total. Il n’est pas seulement cinéaste, il est aussi plasticien, décorateur, musicien et peintre.

En Octobre 2010, lors de sa Master class à la Cinémathèque française, il évoquera sa vie où le Cinéma n’occupe pas forcément une place centrale. Il reviendra sur sa formation initiale, sa relation à l’art, ses influences comme Bacon ou Hopper: « Quand j’étais petit, je peignais et je dessinais tout le temps ».

Témoignant de son attachement à l’Art avec un grand A, on y voit 6 courts-métrages réalisés avant Eraserhead ( 1977 ), chacun mêlant magistralement cinéma et arts plastiques. Six Men Getting Sick ( 1967 ) est une sorte de film – painting qui se présente à la façon d’une peinture en mouvement et prouve déjà que l’artiste est davantage un dessinateur et plasticien qu’un cinéaste, que seulement un cinéaste.

Absent, des salles de Cinéma depuis 6 ans, Lynch n’est pas pour autant resté inactif. Après Inland Empire, son dernier film à ce jour, il a entamé ce qu’on pourrait appeler une sorte de retour aux sources artistiques. Lynch est un homme prolifique qui, au grès de ses multiples escapades artistiques fait preuve d’étonnantes facultés d’adaptation en s’ illustrant dans des domaines très différents.

En musique: en 2011, il sort son premier album solo, conçu chez lui dans son propre studio d’enregistrement et crée la David Lynch Music Company. Son album Crazy Clown Time est une sorte d’essai electro à l’univers énigmatique et envoûtant.

En Production: il a produit le projet de son fils Austin, Interview Project (121 entretiens tournés pendant 70 jours) une sorte de road trip aux quatre coins des Etats-Unis où des gens croisés au hasard sont interviewés.

Publicitaire: En 2011, il réalise un spot publicitaire pour promouvoir sa propre marque de café. Étrange comme à l’accoutumée, on y voit Lynch en pleine discussion avec la tête d’une poupée Barbie.

Acteur: Également acteur, il incarnera le père du personnage principal joué par Tim Roth, dans le film de sa fille Jennifer, A Fall from Grace, un thriller sur les écrans en 2014.

Mais depuis quelques années, ses projets semblent se tourner de plus en plus vers l’Europe et Paris oū il est finalement plus libre et mieux apprécié qu’ aux USA. Cinéaste indépendant et autodidacte par excellence, Lynch a toujours été davantage soutenu par la France, pays qui a toujours respecté sa liberté de création. Mulholland Drive a en partie été financé par le producteur français, Alain Sarde. Rappelons-nous, qu’ en son temps, Lynch avait refusé à George Lucas de tourner le Retour de Jedi craignant de ne pas avoir assez de liberté et regrettera aussi longtemps d’avoir accepté de tourner la superproduction Dune, un film de commande.

A Paris, oū il séjourne désormais plusieurs semaines par an, il a ouvert et décoré le Club privé Le Silencio ( 142 rue Montmartre. 2ème Arrondissement ), un club culturel aussi étrange et fantasmagorique que celui de Mulholland Drive. D´un genre nouveau, ce lieu très select, réservé uniquement à ses membres, propose des événements culturels et une salle de cinéma de 24 places.

Jusqu’au 19 Mai 2013, David Lynch expose à la Louvière en Belgique au Centre de la Gravure et de l’image imprimée. Circle of Dreams montre pour la première fois l’ensemble des œuvres du cinéaste réalisées à Paris à partir d’une technique d’impression ancestrale, la lithographie, étymologiquement « dessin sur pierre », permettant la création et la reproduction à quelques exemplaires d’un tracé exécuté avec un crayon gras sur un pierre calcaire, plate, d’environ 15 cm d’épaisseur.

Depuis 2007, ce sont 130 lithographies toutes aussi étranges et mystérieuses, oniriques et surréalistes, les unes que les autres qui sont nées de cette fructueuse collaboration. Des lithographies ni d’un bleu velours, ni d’un rouge vénéneux ou d’un jaune épileptique mais des noirs et blancs parfois inquiétants qui rappellent ses films les plus nocturnes. Eraserhead ou Elephant Man ont été tourné en noir et blanc car pour lui, « la couleur est trop réelle. Le noir a de la profondeur, permet de rêver. On y voit ce dont on a peur. Ce sont les choses les plus sombres que je trouve belles ».

Comme ses films, ses lithographies sont étrangères à toute linéarité, logique ou lisibilité et Lynch, toujours réticent à l’analyse de son travail, prévient :

« il vaut mieux, ne pas en savoir trop sur la signification des choses ou leur interprétation. La psychologie détruit le mystère, qui est une forme de magie ». Des images fixes non identifiées, magiques et mystérieuses, habitées d’étranges personnages, ces lithographies, ne sont pas sans nous évoquer l’ ambiance lynchienne et son goût immodéré pour le bizarre, la symbolique du feu, les mutations, le cauchemar, l’enfance, la femme, la nature ou les insectes.

Dans chacune d’entre elles, le titre apparait dans l’image et fait entièrement partie d’elle et lui donne son sens. Sur ces feuilles venues du Japon, on retrouve toute la singularité métaphysique et mystérieuse de son cinéma fait de rêves, d’angoisses, d’énigmes et de cauchemars comme « Alice thinks about suicide » , « Dreams » , « The thoughts of Jimmy Smith » ou « Woman obscured by cloud »

L’HOMME QUI VENAIT D’AILLEURS…

Pour reprendre, le titre d’un film de Science-Fiction avec Bowie, Lynch c’est un peu l’homme qui venait d’ailleurs. Ce qui frappe lorsqu’on a la chance de rencontrer cet artiste ( j’ai eu l’occasion de le rencontrer deux fois,en 2010 et en avril dernier ) dans ce lieu magique où le temps semble comme suspendu, c’est sa sérénité, son calme et sa courtoisie parfaite.

Une gentillesse rare qui lui donne cet air si familier, un peu comme si finalement on venait rendre visite à notre cher Oncle David. Lynch semble ici dans son élément, comme chez lui, sous cette grande verrière, au milieu de ses presses d’époque et ses immenses pierres de calcaire.

3 ans après ma première rencontre, Lynch, une cigarette à la main, a toujours la même politesse distinguée. Fringuant en toute circonstance, il porte le même tablier bleu mais aussi une élégante chemise blanche boutonnée jusqu´au cou.

Parmi ses lithographies, toutes originales et limitées ( elles sont chacune imprimées à 30 exemplaires seulement ), que vous pourrez vous offrir à partir de 1800 euros, j’ai choisi Woman Obscured by cloud que Oncle David a bien voulu me dédicacer personnellement: -All the Best for you-.

Ne me demandez pas pourquoi celle-ci et pas une autre…Comme Lynch, je me refuserai à toute analyse. Une chose est certaine, aujourd’hui encore, après avoir vécu ma plus belles rencontres de cinéphile, je suis encore sur mon nuage…

En fin d’année, David Lynch sera de retour à Paris à l’occasion de la troisième édition du Jour Le Plus Court, manifestation qui honore et fête le court-métrage et dont il sera le parrain d’honneur.

Ne lui demandez pas,  » à quand un nouveau film ? « , Lynch vous répondra de manière énigmatique qu’il est toujours en quête d´idées… Peu importe, des idées, il n’en manque définitivement pas!

En Bonus, le film de David Lynch ( Paris, 2012, 8 mn) sur l’Atelier Item Plus d’infos sur le site internet de Item Editions,

le site internet du Jour le plus Court

le site du Centre de la Gravure et de l’Image imprimée de La Louvière en Belgique.

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Atteinte de cinéphilie aiguë, Lorraine Lambinet, fille de projectionniste, a passé son enfance dans les salles obscures. Titulaire d'une Maîtrise Arts du Spectacle et Écrits Cinématographiques, elle a touché à tous les domaines du 7ème Art aussi bien à la programmation (Festival Quais du Polar, Courts du Polar), l'exploitation (Projectionniste), la réalisation (Assistante réalisatrice) ou la production (Assistante de production long-métrage ). Aujourd'hui, elle est Directrice d'un cinéma en région parisienne.

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