Madame Bovary

« Et maintenant, la question à 1.000.000 € ! » brâme le présentateur avec un enthousiasme dégoulinant de télégénisme. À ce cri de guerre, les applaudissements automatiques des spectateurs vrombissent comme des feux d’artifice. C’est la fête ! C’est l’hystérie ! Ô Liesse ! La pression est à son comble ! Paroxysme du suspens ! L’audimat bat des records et le patron de la chaîne se frotte les mains en songeant au nombre de zéros de ses rentrées publicitaires. Entretemps, on vous a oublié.

Oui, vous. Qui êtes assis sur ce fauteuil depuis près d’une heure déjà, à répondre à des interrogations les plus farfelues les unes que les autres à la seule force de votre esprit. Vous remerciez d’ailleurs la nature de vous avoir doté de ce formidable organe qui vous a permis tant de fois d’échapper à des situations (intellectuellement) fort périlleuses et de devenir l’homme dégoulinant que vous êtes aujourd’hui. Car vous transpirez sous la chaleur impitoyable des spots. Vous sentez même. À un tel point que vous profiteriez même de cet instant où un ange passe pour donner un discret petit coup de déodorant à vos aisselles. Mais vous n’osez pas : l’ange risque de tomber. C’est vrai ! Vous l’avez vu dans une publicité qui passait après « Des Racines et des Ailes ». Cependant, votre calvaire empire encore lorsque l’animateur commence à signifier à votre (in)signifiante personne l’intitulé de ce fameux point d’interrogation millionnaire :

« Dans Madame Bovary de Gustave Flaubert, comment se prénomme le père de l’héroïne ? »

Vos yeux s’agrandissent sous le choc de la révélation de votre ignorance. Quatre fois. Vous vous rendez compte avec effroi que vous êtes la parfaite illustration du bovarysme : vous voudriez être autre chose que vous … Une personne connaissant la réponse par exemple ?

Devant ce regard contrit, votre bourreau vous rappelle avec force grands cris qu’il vous reste vos trois jokers. Oui, mais … Vous ne les utiliserez pas. Vous n’avez pas d’amis. Le public ne vous semble qu’une masse de personnes envieuses qui vous égorgeraient bien là, maintenant, tout de suite, pour prendre votre place (à cette pensée, votre estime pour Nagui descend vertigineusement). Quant aux ordinateurs, vous vous en méfiez comme de la peste depuis le jour où alors que vous naviguiez sur Meetic à la recherche du grand amour, Firefox vous a planté là, comme un ahuri, tout en prenant soin de vous demander un rapport au passage.

Calmez-vous. Vous avez lu Madame Bovary dans votre jeune temps de romaniste renégat. Quels souvenirs en avez-vous ?

Vous seriez tenté de répondre benoitement : « Pas grand-chose ». Puis petit à petit, des réminiscences affleurent. Non pas celles que vos professeurs auraient voulu que vous reteniez : le réalisme, le deuil du romantisme, l’ennui d’Emma, le style de Flaubert … Tout ça vous est passé au-dessus de la tête ! Par contre, vous vous rappelez avoir adoré les étapes successives de la vie amoureuse de la protagoniste principale. Précisez votre pensée : vous vous êtes reconnu dans chacun de ses hommes, leurs caractères et les dilemmes qui en découlaient. Vous avez connu le bonheur niais de Charles Bovary, la timidité de Léon, l’attitude Carpe Diem de Rodolphe. Vous avez expérimenté la complaisance du premier, la dévalorisation du second et l’étiolement de la passion du troisième. Vous avez ressenti la peur de ces personnages : peur de la perte, peur d’être ridicule au moment d’avouer ses sentiments face à l’être aimé, peur de l’engagement. Vous avez compris que vous êtes un peu des trois en un, une sorte de formule amoureuse concentrée. En réalité, ce que vous avez aimé chez Flaubert et dans ce roman est hors de portée de toutes ces analyses thématiques et stylistiques qu’on présente comme des outils incontournables pour comprendre le « génie » de l’écrivain.

Ce que vous avez aimé, c’est que ce dernier a su toucher votre subjectivité, vous émouvoir, vous transporter. Il a trouvé les mots exacts pour exprimer ce que vous pensiez toujours devoir rester indicible.

« Dans Madame Bovary de Gustave Flaubert, comment se prénomme le père de l’héroïne ? »

Alors qu’importe si vous avez oublié qu’il s’appelait Théodore. Qu’importe si vous venez de perdre 1.000.000 €. Il existe des œuvres avec lesquelles on entretient, pour des raisons qui nous appartiennent, des relations uniques. Et ces dernières n’ont pas de prix.

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Rédacteur occasionnel sur plein de choses culturelles.

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