Manu Larcenet – Blast (Tome 3)

« Toujours en garde à vue, Polza. Toujours à mener en bateau les poulets qui le cuisinent sur le meurtre de Carole Oudinot, lui l’écrivain culinaire auto-déchu. C’en est presque drôle. Presque. Parce qu’ils ne sont pas là pour rigoler les flics, surtout que les 48 heures de garde à vue touchent à leur fin et que toujours pas d’aveux à l’horizon. Puisqu’ils ne sont pas encore fatigués et qu’ils en redemandent, le rêveur obèse continue de leur conter son périple, à la recherche du Blast, de la sérénité, de… mais de quoi, au juste ? Et en revient-on ? »

Interviewer Manu Larcenet, c’est comme taper la discute avec un vieux pote marrant qu’on connaît depuis toujours. On se claque la bise, on se dit « tu », on parle dessin à la bien, gentiment posés sur le canapé de la Galerie Champaka qui expose ses planches originales en ce moment et jusqu’au 10 novembre. Contrairement à nombre de ses collègues rendus sourds par les trompettes de la renommée, Larcenet reste à l’écoute, humble, angoissé, curieux, humain. Il a la simplicité des grands. Il a 43 ans…

… Et moult productions géniales à son actif. La dernière en date : Blast, troisième du nom, dont le titre, « La Tête la première », évoquera chez les cinéphiles belges un film éponyme et tout autant d’actualité. Mais je m’égare. Revenons à notre mouton. Noir, le mouton. Aussi noir que le feutre de Larcenet, que les idées de Franquin, que l’histoire de cette bande-dessinée qui attend un quatrième et dernier tome pour se terminer.

Son dessinateur l’attend aussi, ce parachèvement, tant l’accouchement est pénible. Annoncé précédemment en cinq tomes, Blast en comptera finalement un de moins, au grand soulagement de son créateur. « Au départ, j’avais deux fins, une, pas mal, qui nécessitait cinq tomes ; et une autre, bien meilleure, qui n’en demandait que quatre. J’ai donc choisi la deuxième option, surtout que je commence vraiment à en avoir marre. », confie l’auteur. La saga Mancini est un travail de longue haleine, certes. Elle demande à Larcenet un an et demi par album (de 200 pages chacun, s’il vous plaît). Et on est au troisième. Faites le compte. Mais ce n’est pas tant la longueur de l’épreuve qui fonde sa pénibilité (Larcenet en a vu d’autres avec Le Retour à la terre et Le Combat ordinaire), c’est la lourdeur du propos.

Parce qu’elle n’est pas très riante, l’histoire de Polza Mancini. Surtout pas dans « La Tête la première », plus noir, plus trash mais également plus maîtrisé au niveau du dessin que les deux premiers tomes.

Comme dans le précédent opus, Polza poursuit le récit de ses errances, de sa « clochardisation ». Mais ici, son voyage au bout de la nuit prend une tournure encore plus apocalyptique, à coups de torture, humiliation, mutilation, séjour psychiatrique. La bêtise des êtres humains qu’il croise n’a d’égale que leur cruauté. Et l’auteur ne fait pas de cadeau à son personnage « entre les deux, ni méchant, ni gentil, contrairement à ce qu’on voit souvent au cinéma ». Heurté par la répulsion, l’incompréhension ou encore le sadisme qu’il inspire aux autres et à lui-même, Polza traîne sa grasse carcasse dans la forêt. A l’abri de ses congénères, il se régénère. Jamais longtemps. Jamais en paix. Nul abri à la violence des hommes. Quand ce n’est pas celle des autres, c’est la sienne, en témoigne la scène avec la pauvre infirmière Sylvie, petit doigt d’honneur en stoemelings de Larcenet à la chanson de Zaz.

 

Alors, forcément, on comprend que cette histoire soit lourde à porter pour son créateur. « Pour écrire, je dois me mettre dans la peau de Polza, essayer d’imaginer sa réaction. Je pars de préoccupations personnelles, de mes propres angoisses, mes mauvaises humeurs, et je les plaque sur lui, mais pas question de le faire réagir comme moi. Parfois, il ne veut pas répondre. Et tout reste flottant… Mon père disait : « faut être ouvert pour lire », c’est-à-dire prêt à laisser les personnages vivre devant nos yeux. Ben, là, c’est pareil, faut attendre que la situation se débloque. Alors, je me fais un peu plus Polza, je l’imite, je refais ses gestes. Et je deviens insupportable pour ma famille. », explique-t-il. Et d’ajouter : « L’écriture, pour moi, c’est ce qu’il y a de plus éreintant. Je passe des jours à suer dessus. Ici plus que jamais, car il a fallu inventer une manière de parler pour Polza, différente de la mienne. Sa voix off est loin d’être naturelle pour moi. Ca rend l’exercice très difficile. »

Dans ces conditions, l’écriture des 200 pages d’un tome est impossible en une fois. L’auteur en écrit une vingtaine, puis il les dessine, puis il en réécrit une autre vingtaine, puis… Ce mouvement de balancier lui permet de s’octroyer de fréquentes récréations avec le dessin, car « le dessin, c’est la transe, le shamanisme, c’est les tripes qui parlent, c’est passionnant parce qu’on n’est plus tout à fait soi », selon Larcenet, qui « plaint les écrivains, ils ne peuvent pas savoir ». Et puis, bien sûr, « le sommet de l’éclate, c’est la mise en page sur l’ordinateur », pour ce graphiste de formation.

 

 

 

Comme le montrent les dessins exposés chez Champaka, le dessinateur travaille principalement case par case. Un dessin, une case. Même s’il y a découpage préalable, une partie de la mise en page s’effectue donc après, sur l’ordinateur, où Larcenet s’amuse à mélanger ses dessins, réinventer parfois des cases, marier ses traits maîtrisés aux explosions primitives de ses enfants (coup de génie de Blast).

Aux superbes passages contemplatifs dans la nature, s’opposent les rencontres conflictuelles des corps humains. Larcenet alterne ainsi avec brio les scènes muettes, « de blancs », avec les scènes souvent criées et criant la laideur des hommes. Les premières sont chères à l’auteur car : « J’ai passé mon enfance dans la nature. Ces dessins sont surtout des souvenirs, des impressions. J’adore ça. Tous ces paysages sont construits sur les chocs visuels de mon enfance. Ce ne sont pas des croquis. Jamais, tu ne me verras croquer. Je déteste ça. Ça me rappelle mon incurie. Comme les peintres qui précédaient les impressionnistes, je ne suis bon qu’en atelier. ». Les corps humains échappent également à toute prétention réaliste. Le trait est simplement plus noir, plus aquarellé que dans des bandes dessinées comme Le Combat ordinaire. Il se fait même animalier lorsqu’il s’agit de représenter le père de Polza, douloureuse réminiscence paternelle pour Larcenet. « Je ne parvenais pas à dessiner mon père et il m’était impossible de lui mettre un autre visage. Alors, je lui ai fait une tête d’oiseau et au final j’en suis plutôt content. », dévoile l’auteur.

 

Avec ou sans tête d’oiseau, Larcenet poursuit sa réflexion sur les corps par le truchement de l’obésité extrême de son personnage. Le rapport obsessionnel qu’entretient Polza avec son corps fait écho aux tourments de son créateur d’une manière encore inégalée. Pas étonnant, du coup, que le dessinateur se soit fendu de 200 illustrations pour le Journal d’un corps de Daniel Pennac. Le roman, paru au début de cette année, devrait être réédité sous peu, enrichi de la collaboration de son ami (c’est un scoop et c’est cadeau). Larcenet insiste : « Je me suis attaché à ne pas redessiner ce qu’il écrivait mais à me laisser porter par ce que cela m’inspirait. Et c’était vraiment passionnant à illustrer, vu que je me sentais sur la même longueur d’ondes. » Les deux hommes se connaissent et s’apprécient, la preuve par l’anecdote : « Après avoir lu Blast, Pennac est venu me féliciter parce que j’avais utilisé un imparfait du subjonctif, chose que j’ignorais totalement. Je lui ai demandé si je l’avais bien utilisé au moins. Il m’a répondu que oui, que c’était très bien. »

En attendant ce nouveau Journal d’un corps, il reste à lire et relire Blast, une œuvre qui vient combler une bibliographie déjà prolifique, encore récemment enrichie d’un album publié par Les Rêveurs, Nombreux sont ceux qui ignorent. Pour ceux que l’atmosphère noire de Blast rebuterait, Nombreux sont ceux qui ignorent renoue avec l’illustration caustique et délirante dont Larcenet nous a déjà tellement gratifiés par le passé. Il affiche un lien de parenté avec un ouvrage plus ancien, intitulé Peu de gens savent, et également publié au sein de la structure qu’il a créée avec son ami Nicolas « Bed » Lebedel. Le dessinateur à l’habitude de faire paraître là ses œuvres plus personnelles, moins grand public, et il en est fier. « Ce qu’on fait c’est vachement bien, mieux que les autres ! Ca, tu dois le mettre dans ton article ! (NDLR : y a qu’à demander)», fanfaronne-t-il en poussant l’œillade à « Bed », passé admirer les planches de son coéquipier à la Galerie. Des planches, faut-il le préciser ?, admirables. Amoureux du dessin, ceci est une première à Bruxelles. Si votre portefeuille a échappé à la crise, précipitez-vous à la Galerie Champaka, plusieurs dessins sont déjà partis. Le conseil est valable pour les autres aussi. L’exposition vaut plus que le détour et permet d’apprécier encore plus tout le talent dont regorge Blast.

PS : Il se murmure que Larcenet a récupéré ses idées de scénario pour une éventuelle adaptation cinématographique de Blast. Et il se murmure qu’il les a rangées dans un tiroir, délaissant la scénarisation de sa bande-dessinée à la discrétion d’un certain B. L. à qui il aurait donné les trois tomes à lire, en caressant l’espoir que notre compatriote daigne les porter à l’écran.

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S. aime la bande-dessinée et le cinéma, les images qui parlent, quoi.

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