Marzena Sowa, l’histoire de la Pologne, des tripes au dessin!

C’est par une excellente après-midi de septembre bruxellois, loin des orages de la vie et de l’Histoire, que j’ai rencontré la très sympathique scénariste Marzena Sowa dans le cadre de cette mine d’or (pour les yeux et le palet) qu’est le Cook&Book de la Place du Temps libre. L’auteure de Marzi revient avec un ouvrage sombre, sur une effrayante part d’histoire de la Pologne: l’Insurrection de Varsovie. 

 

Album Gazeta
Fini l’innocence de Marzi, place à la cruauté de l’occupation allemande et l’engagement de héros ordinaires.

 Six ans pour faire le premier tome de cette BD L’Insurrection, ça fait beaucoup, non?

À moi, ça ne m’a pas pris autant de temps, c’est pour le dessinateur Gawron (Krzysytof Gawronkieviczque ça a été plus laborieux. Il travaillait par à-coups. C’est une histoire qui aurait vraiment pu se passer pour de vrai, l’Insurrection a vraiment eu lieu, c’est la vie telle qu’elle a été pendant les années de guerre. Ça a donc demandé beaucoup de documentation. Lui, Gawron, c’est un dessinateur qui a ce besoin essentiel de se plonger dans l’ambiance, de s’en inspirer, de se balader dans la ville qui existe toujours: Varsovie, même si beaucoup de bâtiments ont été détruits. Mais le poids du temps et du souvenir est toujours là. On sent ce poids de l’histoire malgré la reconstruction des 80% de la ville détruits, ça garde l’âme de ce qu’il s’est passé: le quartier juif, les lieux d’insurgés, les cachettes dans les caves… Gawron a  besoin de ces rituels d’ouverture à l’ambiance, de regarder des films, les habitudes des gens, les coiffes, les habits. Pendant un long moment j’attendais, et un jour je recevais trois, quatre pages. J’ai appris la patience avec lui.

Gawron, il est polonais?

Il est de Varsovie, il ne parle pas français, j’ai d’abord écrit le projet en français avant de le traduire en polonais. Je ne savais pas en écrivant qui le dessinerait.

C’est tout de même un rythme différent de Marzi, quand, pour les six premiers tomes vous signiez avec Sylvain Savoia un album par an.

Oui c’est vrai, Sylvain a un autre système de travail, c’est pas caricatural. Mais tout est vrai, c’est mon histoire. Sylvain pouvait donc se permettre plus de liberté à partir du scénario. Marzi, c’est juste un appartement, celui de mes parents, une campagne… C’est assez universel. Bon L’Insurrection, c’est aussi une ville sans beaucoup de décors mais dans des circonstances particulières… Après, nul doute que Sylvain est plus rapide que Gawron.

 

 » La documentation pour moi… c’est moi! »

 

Gawron a eu ce grand besoin de documentation et d’inspiration, mais vous, au niveau du scénario, quelle a été votre part de documentation?

Au début, je voulais me concentrer sur les gens, leurs émotions, la manière dont ils vivaient cette période noire. La documentation pour moi, c’est moi: je suis polonaise, j’ai grandi avec cette histoire en moi, je porte les bases en moi tout le temps. Les cours d’histoire ou de langue polonaise au lycée me sont restés, ça m’a marqué. Mais je ne me suis pas nécessairement préparée pour l’écrire. Quand on écrit, on ne sait pas quel sera l’aboutissement. Je n’imaginais pas ce à quoi allait ressembler l’album. Je me prête au jeu, je commence à écrire. Le premier tome écrit (ndlr. il y en aura deux), je me suis mise à lire, pour voir si ce que je racontais était plausible, possible: si ces gens-là pouvaient vivre de cette façon, si on pouvait retirer les uniformes sur des soldats morts dans des caves… J’ai aussi eu des relecteurs polonais qui ont corrigé les erreurs. Ca m’a rassurée, je ne voulais pas réécrire l’Histoire, je voulais faire une histoire, mais la plus correcte possible. Pas comme Marzi. En plus, à l’origine, je n’ai même pas commencé par le début, j’ai commencé par une scène du milieu. Je ne pensais pas vraiment parler de l’Insurrection mais plus de la reconstruction de Varsovie dans les années 50. Puis, je me suis aperçue qu’en dehors de la Pologne, personne ne connaissait l’Insurrection, autant se lancer. PlancheA_222708

Pourquoi ce fait si marquant de l’histoire varsovienne est-il méconnu ?

À cause des Soviets, après la chute de l’Insurrection et avec l’instauration du communisme après la guerre. Les Russes avaient appelé les Polonais à s’insurger, mais eux n’ont rien fait. Il y a eu la capitulation et les Russes sont entrés en vainqueur et se sont emparés de la Pologne sauf Varsovie et son noyau polonais très fort. Tous ces gens-là ont été tués ou ont été dans des camps. C’était un massacre. Puis les Soviets ont instauré la censure pour ne pas parler de cet événement auquel ils n’avaient pas participé alors que les alliés n’attendaient que ça. Ils s’attendaient à ce que Staline fasse quelque chose, lui a dit: « Je ne vais pas aider ces bandits de Polonais« .

« Pour un Allemand tué par l’armée secrète, 100 polonais mouraient dans la vengeance. »

 

Il y a une phrase emblématique: « Il suffit d’être polonais pour mourir », elle fait mal cette phrase, non?

Mais c’était vraiment ça! La Pologne était l’obstacle pour l’extension vers l’Est programmée par Hitler. Et Varsovie se rebellait dès le début, dès la capitulation en 1939. Les Polonais ont instauré l’état secret avec l’administration, l’enseignement, etc. qui étaient interdits pour que la culture et l’identité polonaises ne soient pas annihilées. Parfois, ils envoyaient des piques aux nazis. Les Polonais envoyaient par exemple des journaux clandestins aux QG nazis à Varsovie pour dire: « Ne nous cherchez pas, on vous envoie directement ce qu’on pense de vous. On n’a rien à cacher. » Les gens n’attendaient que ça: l’appel à s’insurger. Les nazis étaient sans pitié envers les Polonais. Je pense qu’on a comparé les nazismes de Prague et de Varsovie: à Prague on ne pouvait pas tuer un Tchèque sans raison. À Varsovie, on procédait par rafles. On entourait un tramway et on embarquait les gens. Pour un Allemand tué par l’armée secrète, 100 polonais mouraient dans la vengeance.

D’ailleurs ces heures noires entrent dans une blague relatée dans l’album, changement de style graphique à l’appui. Un des personnages dit: « Rire fait survivre les gens« . Est-ce important d’alléger le propos, si grave? Dans Marzi, aussi il y avait de l’humour, c’est important pour vous de relativiser avec une base d’humour?

Il y a des gens qui me disent que Marzi, c’est hyper triste, d’autres me disent que c’est rigolo. C’est chouette que chacun ait son ressenti, son point de vue. L’humour était très présent à l’époque, comme les chansons étaient là pour divertir les gens, leur faire penser à autre chose. La vie culturelle se développe justement quand on ne peut pas faire quelque chose et que c’est tentant. Je peux voir dans mon enfance, tous les groupes de musique que j’appréciais, qui étaient révolutionnaires, rebelles et qui partaient faire des concerts en Allemagne parce qu’ils étaient interdits en Pologne; aujourd’hui, ils existent toujours mais sont nuls. Il n’y a plus d’oppression, du coup, il n’y a plus de message! On ne peut pas faire à chaque fois des textes à messages, mais là c’est devenu insignifiant.

D’ailleurs, on voit des points communs avec Marzi, un temps de rationnement, la forte présence du religieux, avec ce moment de la fête de Pâques qui est un des passages les plus euphoriques de la BD. Comment expliquez-vous ces points communs?

C’est toujours des Polonais, un peuple de religion, peu importe l’année, et ce jusque maintenant. Peut-être un peu moins maintenant. Mais les églises sont toujours pleines le dimanche, surtout dans les petites villes, c’est LA tradition, ça persiste. Puis je pense que quand un peuple vit quelque chose de très dur, il se réfugie dans la religion, qui permet de croire en quelque chose! C’est vraiment le cas pendant la Seconde Guerre mondiale.

Marzi c’est enfantin, à travers ses yeux vous montrez les choses sans tabou. Dans L’Insurrection, vous suggérez plus, via des silhouettes des ombres? Est-ce votre choix ou un parti pris du dessinateur?

Un parti pris du dessinateur. Par rapport à Marzi, le dessinateur a changé. Ce n’est plus non plus autobiographique. Ici, on est plus dans la bande dessinée, alors que Marzi c’était surtout de la voix off. Il y a deux sortes de scènes qui se chevauchent: intérieure et extérieure. Comment se réfugient les personnages à l’intérieur et que se passe-t-il à l’extérieur? C’est univers héroïque dans lequel il leur est donné de vivre.

J’ai trouvé dans cette histoire que, finalement, vous montriez plus les fantômes que les morts. Avec notamment la mort du frère qui est évoquée en souvenir, en rappel. On voit les gens pendus, mais dans l’ombre, il y avait une volonté de ne pas heurter?

Je pense qu’il y a eu assez d’écrits sur la guerre que pour savoir à quoi ça ressemble. Ici, on a essayé d’être assez suggestifs pour montrer ça. Dans les paroles, dans l’avancée des Allemands sur la ville avec le tambour, c’est déjà assez angoissant, il n’y avait pas besoin d’en rajouter plus, j’ai voulu me concentrer sur les personnages, sur les gens qui gravitent autour d’eux et moins sur la guerre.

 

 « En écrivant L’Insurrection, je me suis sentie plus polonaise qu’avant. J’ai ma patrie au fond de moi. »

 

La plupart des personnages de cette BD sont engagés…

À Varsovie, soit on était engagé, soit on était traître.

Vous, en racontant ces récits, c’est une manière de vous engager?

Oui, sûrement, c’est un hommage à la Pologne. Et c’est vrai qu’en écrivant L’Insurrection, je me suis sentie plus polonaise qu’avant. Que dans Marzi par exemple, parce que Marzi, c’était mon histoire, ma famille, mes proches, même si en toile de fond je parlais de la Pologne. Ici, je plongeais dans quelque chose qui ne m’appartenait pas vraiment, mais ça vient du fond de mes tripes, c’est plus qu’une fiction, ça la dépasse un peu.

Vous disiez renaître, à un moment, en quittant la Pologne, mais, au final, vous y revenez constamment, non, avec Marzi ou L’Insurrection?

Oui, c’est bizarre. Je suis plus polonaise qu’avant en fait. Je suis Polonaise à l’étranger, même si ça fait 13 ans que j’ai quitté mon pays. Mais en Pologne, je ne suis plus polonaise du tout. Tout le monde me prend pour je ne sais pas trop qui, mais pas pour une polonaise.

Apatride?

Oui, peut-être… Mais en même temps, j’ai ma patrie au fond de moi, je n’ai pas besoin de m’attacher ou de m’installer quelque part.

Et vos livres ont du succès en Pologne, j’ai vu que vous aviez changé votre photo de couverture Facebook en mettant la couverture de L’Insurrection… en polonais.

Oui, ça sort début octobre, Marzi était déjà sorti. Parce que Marzi, ça sort un peu du milieu de la BD, des gens qui ne lisent pas de BD lisent Marzi. Des gens de mon âge qui ont des enfants, leur donnent mes livres en disant: « Regardez comment était mon enfance« . Pour les enfants, c’est important, dans un milieu protégé par leurs parents, ils ne savent pas vraiment ce qu’était le communisme. Les parents qui ont connu ces rationnements etc. ne veulent pas que leurs enfants vivent ça. Donc, pour les enfants, Marzi c’est comme un récit d’une autre planète, alors que c’est l’histoire de leurs parents.

« En Pologne, Thorgal a une influence considérable, c’est hallucinant! »

Il y a une culture BD en Pologne?

Oui, basée sur les comics et sur Thorgal. Pour le moment, je suis dans un jury pour un Festival de BD, j’ai recu 150 projets différents, plus de la moitié s’inspirent de Thorgal, c’est hallucinant. Et l’autre moitié, c’est un peu manga, un peu comics, mais il faut qu’il y ait de l’action. Il y a aussi des récits personnels, mais un peu moins. Il faut dire aussi que c’est un marché très petit, on en fait vite le tour. Des petits festivals se développent, à petite échelle. Il y en a un qui est le plus grand et où je vais, début octobre, à Łódź. Tout le monde se connaît, les éditeurs, c’est très masculin et on se retrouve presque tous autour de la même table.

Pour L’Insurrection, j’ai lu que vous aviez réécrit votre deuxième tome?

J’ai écrit ça il y a 6-7 ans, j’ai écrit les deux tomes à la suite. Mais entre les deux, dès le premier, j’ai commencé à me documenter beaucoup. Je lisais beaucoup et sur L’Insurrection, je me disais: « Faut que ce soit historique, qu’il y ait des dates« . Et dans le deuxième tome, j’ai commencé à en donner de trop, à perdre mon équilibre où primaient les personnages. Le fond devait s’adapter à l’histoire et là, mes personnages s’engouffraient dans l’Histoire. Les dates, les données submergeaient, j’ai dû tout réécrire. Au début, je me disais, je vais réadapter, mais je me suis aperçue que j’effaçais tout.

Il y a un moment, le seul, très lumineux à la toute fin de l’album, pourquoi?

C’est le dernier souffle avant l’Insurrection.

Et quand est-il prévu, le deuxième album?

L’année prochaine, pas dans six ans! Je vais essayer de motiver Gawron. Mais je pense que la sortie du premier tome va l’encourager. Parce que travailler six ans sur le même projet, ça essouffle celui qui attend et celui qui le fait. On ne peut pas rester dans le même univers tout le temps et encore moins quand c’est sombre, comme une Guerre mondiale. C’est dur à porter.

Avant l’orage, on y est avec cet album, mais après l’orage, il y aura quoi? Quels sont vos projets?

Je vais continuer Marzi, la suite de L’Insurrection, un projet chez Bamboo avec Aude Soleilhac L’histoire de poireaux, de vélo, d’amour et d’autres phénomènes qui n’a rien à voir avec la Pologne, c’est pour la jeunesse et à la Jacques Tati, ça s’est une de mes influences! J’ai un long-métrage en bande dessinée sur la Pologne contemporaine, plus serein, plus drôle, il y aura de l’humour et gare à celui qui me dit que c’est triste. Et là je traduis une première bande dessinée du polonais au français. L’aventure sur une île déserte chez ici-même, bizarre, incroyable, à part, hors du commun, géniale!


 

L’Insurrection, Tome 1: Avant l’orage

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Résolument, dès la couverture (un imposant bâtiment gris enveloppant de sa lugubrité un couple qui s’embrasse), on est bien loin de l’univers de Marzi, enfantin même si dur. Et après le communisme, Marzena Sowa s’attaque à une autre période de l’histoire: l’Insurrection de Varsovie pendant la Seconde Guerre mondiale, chapitre méconnu en-dehors de la Pologne. Omniprésente, l’Insurrection ne reste toutefois que la trame de fond. Marzena Sowa a ôté, dans un premier temps, toute prétention historique pour se consacrer à ses personnages: Alicja, qui aime Edward, Krystyna la future mariée, Jan leur fantôme de frère…

Il n’y a de lumière que dans les maisons, l’extérieur est noir, sombre, ce printemps polonais est sanguinaire, le ghetto juif a été écrasé, la guerre prendra bientôt fin mais en attendant nul n’est en sécurité face à la folie allemande alliée à une haine terrifiante. Pourtant, chacun des personnages n’aura de choix que de se positionner, de se révolter, de s’engager.

Non, L’Insurrection et ce premier tome ne sont pas une énième ressasse de ce qu’ont été la Guerre et ses ignominies. Soignant son histoire plutôt que l’ensevelissant sous le poids de l’Histoire avec un grand H, Marzena Sowa, livre là un livre adulte et fort, qui se lit d’une traite en favorisant l’empathie plutôt que le pathos à l’égard des héros de cette BD. Sombre mais non dénué d’espoir, le style de Gawron s’adapte superbement bien au propos développé. Peu connu, par ici, Gawron rappelle l’expressionnisme des grands peintres, tout en courbes. Ses jeux d’ombres et de couleurs sont magnifiques. Entre l’écriture de Sowa et le dessin de Gawron s’opère l’alchimie qui donne puissance à ce premier acte d’un dyptique qui fera date et qui continue la belle histoire sans faute de la Polonaise Sowa devenue auteure à succès… en français.

 

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L’Insurrection – 1. Avant l’orage, par Sowa et Gawron, disponible aux éditions Dupuis dans la collection Aire Libre.

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Cultureux vorace et journaliste avide, je me promène entre découvertes et valeurs sûres, le plus souvent entre cinéma, musique et bandes dessinées mais tout est susceptible d'attirer mon attention :)

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