DE MEMOIRE DE PAPILLON

De mémoire de papillon est une histoire de majuscules. De celles qui font la différence entre histoire et Histoire, homme et Homme, mémoire et Mémoire.

L’aventure était périlleuse mais le défi a été relevé brillamment. En s’attaquant à l’écriture d’une pièce sur l’indépendance du Congo, Philippe Beheydt et Stéphanie Mangez s’engageaient pourtant sur une voie épineuse et délicate. Travailler sur ce tronçon de l’Histoire contemporaine belge, c’est aborder la manière dont l’indépendance a été donnée, c’est traiter de l’assassinat de Lumumba, c’est revenir sur des blessures non encore cicatrisées de part et d’autre. C’est aussi, peut-être, une manière d’entamer un devoir de Mémoire…

La pièce est, quoi qu’il en soit, très intelligemment construite : elle tire sa force et son rythme des deux récits parallèles qu’elle propose.

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D’un côté : Bruxelles, 2014, Raymond (Michel de Werzée), retraité belge, dont la mémoire est peu à peu détricotée par Alzheimer, mène une bonne petite guerre à son aide soignante Léonie (Stéphanie Moriau), qui semble n’avoir aucun tabou, une langue bien pendue et un humour grinçant. Elle fait également montre d’une curiosité surprenante pour les derniers instants du Congo belge, et les souvenirs du Major Raymond à ce sujet. Leurs échanges cinglants sont un pur délice, un régal de réparties musclées et d’impertinence, teintés parfois de nostalgie lorsqu’il est fait référence à la maladie qui gagne du terrain.

De l’autre côté, Léopoldville, 1961 : Lumumba vient d’être arrêté, trahi par Mobutu, alors chef d’Etat Major général des Forces armées, et Kasa-Vubu, Président de la toute nouvelle République du Congo. Se doutant de l’issue de son arrestation, il continue pourtant la lutte et se livre à son geôlier, tentant dans un dernier fol espoir de le convaincre, en donnant à entendre son dernier discours. Le jeu tout en subtilité de Diouc Koma nous rend palpable la force de persuasion, la prestance, la conviction chevillée au corps de Lumumba dans la justesse de sa cause, mais également ses failles d’homme.

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L’habileté de la mise en scène et de la scénographie à faire coexister sur un même plateau ces deux histoires, à mêler deux espaces, deux époques de récit est remarquable. En créant des passerelles dans la mémoire malade de Raymond, hanté par ses dernières actions au Congo avant qu’il ne « soit cochonné », le texte permet de conserver l’unité d’action, et de captiver le spectateur en faisant progresser l’intrigue.

Dans l’atmosphère musicale jazzi qui nous replonge en 1960, au travers d’une pièce très documentée, parsemée de références et d’extraits historiques (notamment le très beau discours de Lumumba lors de la Cérémonie d’Indépendance du Congo ), les deux co-auteurs et metteurs en scène permettent aux acteurs de se livrer totalement : Michel de Warzée est plus vrai que nature dans son rôle de petit vieux bourru qui se voit rattrapé par son passé, maltraité par Stéphanie Moriau en garde malade agaçante – un peu trop ? – et opiniâtre. Diouc Koma livre une prestation irréprochable en Patrice Lumumba, tandis que Virgile M’Fouilou campe avec talent un soldat perdu entre son envie d’un Congo fort, la foi qu’il voudrait placer en Lumumba, et la peur que lui inspire les colons alors encore, même si c’est en sous-main, au pouvoir.

A la fois devoir de mémoire et devoir de conscience, la pièce est une véritable réussite, tant dans sa conception que dans sa réalisation. Elle télescope l’histoire avec l’Histoire, questionne la mémoire d’une personne face à son passé, la Mémoire d’un pays face à son histoire. Bravo.

De mémoire de papillon
Du 01/10 au 25/10/2014 à la Comédie Claude Volter
Texte de : Philippe Beheydt et Stéphanie Mangez, sur une idée de Michel de Warzée
Mise en scène : Philippe Beheydt
Assistanat à la mise en scène : Stéphanie Mangez
Scénographie : Marie-Christine Meunier
Musique: Hugues Tabar-Nouval
Costumes: Jackye Fauconnier
Avec : Diouc Koma, Virgile M’fouliou, Stéphanie Moriau & Michel de Warzée

Plus d’infos sur le site de la Comédie Claude Volter 

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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