Monsieur Y perd la tête

« C’est l’histoire d’un homme qui perd la tête, puis qui la retrouve… Mais ce n’est pas tout à fait la même ! Comi-Tragédie Musicale Surréaliste pour un acteur-chanteur et deux musiciens multi-instrumentistes, Métaphore burlesque et initiatique, « Monsieur Y » nous prend par la main et nous invite à un voyage fantastique. Dans son univers rêvé, il nous raconte une étrange journée, peuplée de personnages décalés, entre Tim Burton et Magritte, de l’homme sans tête à l’énigmatique chapeau boule, en passant par une noyée fascinante ou un homme à quatre bras. Illusions, mystères, présence ou fiction, rires et émotions façonnent les reflets d’une aventure intérieure où se joue de façon follement poétique une recherche de sens et d’amour… »Je suis allée voir la comi-tragédie musicale Monsieur Y perd la tête d’Yvan Tjolle et Stéphane Orlando jouée actuellement au théâtre Le Public jusqu’au 31 décembre. Décidément c’est la mode de nous servir du surréalisme à toutes les sauces, mais je ne suis pas convaincue que les hommes à l’origine de ce mouvement auraient apprécié cet héritage assez malmené.

Pas assez surréaliste pour une pièce dont la ligne conductrice est trop réelle, trop surréaliste pour pouvoir vraiment s’y plonger, il semblerait que les créateurs de cette pièce n’aient pas osé aller jusqu’au bout de leurs intentions et n’arrivent pas à nous convaincre. Le public a ri pourtant par moment mais n’était-ce pas de soulagement face à cet univers sombre qui s’amuse à révéler nos peurs les plus basiques?

La volonté trop affichée de toucher à des sujets « sérieux » est en effet clairement revendiquée, trop d’ailleurs pour être convaincante, les sujets abordés étant de désespérantes caricatures: de la mort à l’amour, de la prostitution à l’alcool, sans oublier l’argent, tout y passe dans une pseudo leçon de morale désolante, avec une fin non moins désolante (tellement joliment abordée par les studios Disney): il trouve l’amour et par là même le bonheur.

Sauf que c’est avec une inconnue et que cet amour se mélange trop clairement au désir (avec des jeux de mots qui auraient pu être drôles s’ils n’avaient été aussi simplistes comme de faire rimer « Goal! » – du football- avec « gaule » – sexuelle). Ce qui, à part peut-être pour les ados et les fans de Twilight, ne peut décemment être crédible.

Je vous ai révélé la « fin », ou plutôt la conclusion hasardeuse de cette pseudo quête spirituelle parce qu’il ne s’agit pas de l’élément essentiel qui vous gâcherait la pièce si vous l’appreniez par avance. La pièce comporte en effet quelques bonnes idées scéniques, (dommage que nous en ayons déjà appréciées une version similaire dans le spectacle Quidam du Cirque du Soleil), une certaine recherche au niveau des chansons et surtout une excellente prestation musicale et théâtrale, il faut le souligner. Yvan Tjolle porte fort bien sa pièce, dégageant une très belle énergie, appuyée par Benoît Bosschaert et Sébastien Taminiau au travers de leurs performances musicales.

En filigrane de cette pièce, et c’est peut-être le plus décevant, la solitude, omniprésente. Un sujet sensible et difficile à manipuler, il est vrai, qui, ici, laisse un goût plus amer que dérangeant. Car, malgré sa vocation à nous faire réfléchir, cette pièce laisse plutôt, une fois sortie de la salle, un vide abyssal. Rien ne revient en tête, pas de questionnement, de points de vue qui donnent à réfléchir. Ou si, plutôt, le refrain de ses chansons qui vous emprisonne l’esprit comme des slogans publicitaires.

Ça m’a fait repenser à des films ou des livres abordant la solitude sous un angle infiniment plus subtil, permettant justement de laisser une trace en vous. Le film Babel en est un incontournable, avec sa façon délicate de travailler sur l’importance d’un choix et de ses conséquences, pouvant parfois faire basculer une vie, renvoyant chacun à sa solitude existentielle.

Un livre que j’ai lu récemment traite également de ce sujet à merveille, dans un autre style: Le Séjour à Chenecé ou Quartiers d’Hiver (tome 3) de Jean-Paul Goux, publié chez Actes Sud début 2012. On ne comprend pas immédiatement la quête du protagoniste qui ne désire qu’une seule chose: être seul pour nébuler comme il invente, c’est-à-dire profiter du bonheur d’être seul et, dirions-nous, méditer, profitant de chaque instant, de chaque petit détail qui l’entoure.

Cette solitude, il finira par l’acquérir et à en payer le prix. Vient alors la douleur d’être seul, malgré le cadre sublime d’une vieille abbaye extrêmement bien dépeinte dans le récit. La quête du sens de la vie commence alors doucement à se profiler et par là même, des choix qui s’imposent à lui pour être fidèle à ses convictions. Sauf que les expériences et le temps qui passe érodent certaines convictions générant le doute et… la solitude.

On ne peut rester de glace devant cet absolu besoin de reconnaissance, cette nécessité de remplir des vides spirituels, matériels mais aussi temporels qui semblent si effrayants. On ne peut que se retrouver, même honteusement, dans ses tentatives de trouver des échappatoires et cette volonté d’être invisible, incognito, comme pour prendre le pouvoir sur les autres et mieux se révéler. Je ne résiste pas à vous transmettre un passage, celui du moment transitif du livre qui déterminera tous les autres. Une occasion de vous laisser également apprécier la qualité d’écriture: « (…) j’ai regardé s’éteindre les dernières braises dans la cheminée, j’ai laissé venir le froid et j’ai guetté le moment où il me paraîtrait si vif que je trouverais l’envie d’aller refaire un feu. Le froid montait des dalles de pierre et gagnait par les pieds et non par les genoux ainsi qu’il fait lorsqu’on marche dehors dans l’air glacial. Je repoussais d’instant en instant le moment de me lever (…) parce que cette pensée-là (…) était l’unique pensée qui pouvait m’occuper et qu’elle me rassurait « .

Somme toute, l’inverse de ce que nous vivons aujourd’hui, sauf pour certaines personnes âgées qui ne savent justement plus comment gérer cette solitude et ce rapport au temps, après tant d’années d’activité. Et peut-être précisément l’une des premières choses que nous fuyons en ce XXIe siècle par une suractivité à relents pathologiques.

Séverine Cayron, qui fait la voix féminine dans Monsieur Y perd la tête, viendra ce jeudi à Bruxelles dans l’émission matinale « Le Grand Mag » sur la Première à 9h45 et sera interviewée ce même jour pour l’émission ARTE Belgique 50°Nord pour avoir prêté sa voix à l’Audiolib « Cinquante nuances de Grey » qui paraît cette semaine.

Du 06/11 au 31/12 au Théâtre Le Public, 64-70 rue Braemt à 1210 Bruxelles. Les tarifs sont de 7 à 25 €.De: Yvan Tjolle et Stéphane Orlando

Avec: Yvan Tjolle (jeu et chant), Benoit Bosschaert (guitare, glockenspiel, accordéon et ukulélé) et Sébastien Taminiau (violon et contrebasse).

Tags from the story
Written By

Attachée de presse bruxelloise, j’ai décidé de vous faire partager tout ce que je sais grâce à mon métier…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *