Nicolas Marchal – Les conquêtes véritables

Vous vous demandez certainement : avec quoi elle vient encore, un bouquin sur Napoléon ? On écrit encore sur Napoléon ? Je veux dire en dehors des cercles férus d’histoire emmerdante – c’est toujours la même, non ? Depuis le temps, on n’a pas déjà tout raconté ? C’est pas un peu démodé ? Pompeux ? Chiant ? Et puis d’abord, qui ose encore s’attaquer à Napoléon, hein ?

Nicolas Marchal. Mais attention, Les conquêtes véritables sont bien plus qu’un roman sur Napoléon. D’ailleurs, si Napoléon est dans le roman au départ, c’est simplement parce que le narrateur… Oh et puis, vous savez quoi ? J’ai même pas envie de vous expliquer tout ça. J’ai juste envie de vous dire : lisez ce roman. Malgré la couleur de la couverture, malgré le thème qui peut vous paraître étrange, malgré le fait que l’auteur vous soit probablement inconnu. Ce roman, c’est la mise en abyme par excellence. C’est le privilège jouissif d’accompagner un homme dans ses essais pathétiques pour devenir écrivain.

Bon, d’accord, je vous ponds quand même une petite mise en bouche… Notre narrateur précise dès le départ qu’il n’est pas chez lui. Et ça change tout. La maison qu’il vient d’acheter se trouvant en travaux et le grand-père de sa femme depuis peu au cimetière, sa belle-famille propose à la petite famille de s’installer « en attendant » dans la maison du susmentionné grand-père. Un grand-père dont la passion baigne son bureau. Un bureau-bibliothèque dans lequel le narrateur s’installe pour écrire son roman. Un roman qui va donc se retrouver malgré lui à parler de la passion de ce grand-père : Napoléon.

Mille choses sont glissées dans la mise en abyme de ce bref premier roman bourré d’audace, qui possède un sens de l’oralité et de la théâtralité très vif. Page 55, on se surprend même à lire tout haut, embarqué dans un monologue qui ferait à coup sûr un carton sur les planches :

« Je me lève, je me rassois, je me relève. Je fais marcher la musique. Je change de disque. Ravi, je chasse une mouche. Je vais faire du café. Je pisse une pleine chope (j’ai le choix entre trois waters, cette maison décidément). Le voisin manœuvre pour entrer chez lui, j’observe les mouvements précis de son véhicule dans l’allée, espérant un vague incident. Je feuillette un livre au hasard, les Salves sambriennes ou les Soldats de Napoléon. Rien ne vient. J’entends bien que ces saletés d’insolents de bon dieu de bouquins ricanent dans leurs étagères. Ça oui ils ricanent de me voir tout penaud soupirant très emmerdé devant mon écran. Il me pousse des envies. » [p. 55]

(Et si je vous disais que ce qui suit est encore meilleur, hein ?)

Oui, c’est d’abord un livre sur un type qui est censé en écrire un, qui voudrait bien, qui se tâte, se dépatouille avec ses pensées et sa page blanche. C’est un narrateur qui voudrait bien, oui, qui lutte un peu contre lui-même et qui finit par se lâcher dans une ode magnifique et déjantée à l’écriture, à la littérature. Je vous en parlais d’ailleurs il y a deux mois : Rimbaud, Cendrars et Céline hantent ce roman de manière savoureuse, au gré de parallèles pertinents parmi les (con)quêtes sans fin du narrateur.

Il y a quelque chose de totalement délirant chez Nicolas Marchal, c’est cette propension folle à partir dans des phrases qui semblent faites pour ne jamais s’arrêter. Vous ne voulez pas qu’il s’arrête, le semblant d’absence de maîtrise de lui-même vous grise. Tout à coup, le narrateur pète un câble et le lecteur, dans ses éclats de rire, ne peut que suivre. La façon d’amener les choses et le ridicule du quotidien, la construction de la phrase, qui se libère d’elle-même, les situations loufoques dont on ne sait plus très bien si elles font partie d’une réalité malade ou d’une invention dingue… Il y a du Hunter S. Thompson, du Bret Easton Ellis (mais sobres). Et dans les méandres des situations irrésistiblement grotesques, je n’ai pu m’empêcher de penser à Patrice Pluyette qui, bien que parfois beaucoup plus versé dans l’absurde, possède également le don de déconcerter un chouia son lecteur avant de le faire mourir de rire en malmenant ses personnages.

Les passages napoléonesques sont tour à tour percutants et surréalistes. Si la violence ne peut être évitée lorsqu’on aborde des batailles, l’auteur pointe aussi du doigt les absurdités de tout ce qui les entoure. A commencer par les uniformes tape-à-l’oeil et encombrants.

 » Tuerie dans la neige (campagne de Russie – 1812), les grognards bleus rouges se font dégommer comme au tir au pipe, plus j’en ai déjà fait mention le bonnet d’ourson qui prolonge la tronche d’un bon cinquante centimètres (tête de bûche), ajustable à trois cents mètres. Prise de bec dans le désert (campagne d’Egypte – 1798), les dragons verts dénotent dangereusement sur le jaune vif du sable cramoisi, et ont beau se planquer derrière les dunes, sont trahis par la touffe bleue qui flotte au vent comme un petit fanion d’appel au meurtre hissé sur leur casque doré, blinquant, gyrophare. Flinguerie dans les tchèques collines (Austerlitz – 1805), les mamelouks carrément des arcs-en-ciel ceux-là, avec des petites étoiles brillantes en plus pour qu’on les vise mieux, se caillent les roubignoles dans leur boubou de soie simple épaisseur, recrutés au Caire, ont même pas un petit pull-over dans leur besace, crèveraient bien de froid si on ne les criblait juste avant, sous leur voyant plumeau rouge vif.
Vous me direz comment ça se fait alors qu’ils en ont tant gagné des guerres, tous ces clowns ? C’est simple, c’est parce que l’armée ennemie était déguisée presque pareil, avec juste quelques variantes chromatiques de façon à ce qu’on se goure pas des gentils des méchants. Sinon, un carnaval géant sur un pré, les batailles d’antan. Un pré en jachère inutile de le préciser, le ventre de ses filles étant la seule chose qu’un fermier verrait cultivée en temps d’Empoignade.  » [p. 66-67]

(Oui, je sais… Mais sincèrement, je vous copierais bien des chapitres, des pages, voire le roman entier.)

Nicolas Marchal possède un ton ironique, une vrai verve capable d’emmener son lecteur en croisade pour faire semblant de chercher des réponses lumineuses. Mais l’important, ce sont les questions.

Bref, derrière sa couverture… Mmh comment dire ? Rose ? Disons : malgré sa couverture (on aurait pourtant pu croire qu’une maison d’édition namuroise inconnue même en Belgique y mettrait quand même un tout petit peu du sien pour donner aux gens l’envie de lire une pépite pareille, mais passons…), ce texte est un petit ovni littéraire hilarant et poignant, qui vous mettra en joie et que vous devez donc lire au plus vite.

A part ça, l’auteur est Belge, aussi sympa et plein d’humour que ses bouquins, mais plus agréable à regarder !

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Dévoreuse de livres

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