Nicolas Vadot – Maudit Mardi ! T.2

« J’ai appris que j’allais mourir un mardi. Par conséquent, six jours sur sept, je suis indestructible. »

Tout est là. Le pitch de Maudit Mardi résume à lui seul la centaine de pages que compte la dernière bande dessinée de Nicolas Vadot, dont le second tome vient de sortir en librairie.

Enfin, pas tout à fait… Si le prétexte initial, le récit premier, est bien celui d’Achille, la quarantaine, soudain avisé par une mouette qu’il a rendez-vous avec la grande faucheuse un mardi; une histoire secondaire apparaît rapidement, qui pose la question des racines. Achille a tellement végété sur son île que ses pieds se sont littéralement enracinés dans le sable. Alors quand la tempête se déchaîne sur sa plage, il doit bien couper les ponts, larguer les amarres, trancher les derniers liens qui le rattachent ad vitam aeternam à sa terre natale, pour, enfin libre, rejoindre Hawkmoon et y retrouver son amour de jeunesse, Rebeca, exilée depuis des années dans la ville au nom très U2.

Achille sait donc qu’il va mourir un mardi. Le hic, c’est qu’il ne sait pas lequel. De mercredi au lundi soir, l’homme se sent invincible, mais les tourments réapparaissent dès le lendemain, mardi, véritable « talon d’Achille ». Rien que cette idée géniale aurait pu faire une super histoire de super héros. Mais voilà, une simple bd de super héros, ça n’intéresse pas tellement Vadot. « Bien sûr, j’ai été tenté de ne garder que ce développement. D’ailleurs, je fais un clin d’œil dans une de mes cases (NDLR : Achille apparaît en effet fugacement dans un accoutrement qui rappelle Superman et les autres). Je traînais cette idée depuis quinze ans, mais sans savoir exactement comment l’exploiter. Puis, il y a des années aussi, j’ai commencé à penser à une histoire de racines. Et un jour, les deux se sont imbriquées », explique-t-il. Et s’il aime bien le concept de Super Achille, qui « permet de faire tourner les pages », il préfère tout de même la deuxième histoire: « J’ai décidé d’enlever les artifices, pour éviter de tomber dans l’ironie ou la parodie, et faire de mon héros un personnage ordinaire, un Monsieur tout le monde auquel tous les lecteurs peuvent s’identifier. »

Lui le premier, sans doute. L’auteur se reconnaît volontiers plutôt personnel dans son choix de sujets et surtout dans le traitement qu’il en fait. A cet égard, Maudit Mardi ! est peut-être sa bande dessinée la plus personnelle. Il rejette cependant l’étiquette intimiste qu’on tente de lui coller de temps en temps. Cela ne colle pas avec sa propre vision de l’art de raconter des histoires, et puis… « en tant que lecteur, j’ai envie qu’on me parle de moi, pas que l’auteur ne parle que de lui » ; aussi, « j’essaie toujours d’appliquer la leçon d’Alfred Hitchcock: ne pas oublier le grand spectacle et prendre le spectateur par la main. »

Et, comme dans ses précédents albums, sa manière à lui de prendre le lecteur par la main, c’est le symbolisme. On l’a taxé de réalisme fantastique et de surréalisme mais l’auteur ne s’y retrouve pas. Et de corriger : « Je me sens plus symbolique que surréaliste parce que j’utilise surtout la métaphore et la théâtralité. J’aime beaucoup le principe de la fable aussi, à laquelle on ne demande pas de croire mais qu’on demande de comprendre. C’est vraiment le postulat de Maudit Mardi, qui laisse énormément de place à l’interprétation… Je me sens aussi très proche du cinéma des frères Coen pour tout ça et pour leur travail sur la mise en scène. »

Autre référence cinématographique, Tim Burton, chez qui Vadot apprécie les sujets et la mise en scène peu orthodoxes, loin des chemins tracés par Hollywood, à l’instar des frères Coen. Lui aussi se sent à part, dans un milieu où « les maisons d’édition mettent tout le monde dans des cases », et il dénonce cette dérive vers le conformisme marchand qui ne considère plus les auteurs que sous le prisme de la vente. « C’est de plus en plus difficile de décrocher un contrat avec un projet qui sort un peu des sentiers battus. Tout de suite, les éditeurs prennent peur, même s’ils apprécient la qualité du projet présenté… », regrette le dessinateur qui a essuyé plusieurs refus auprès des grandes maisons d’édition pour sa dernière œuvre. Au point qu’il s’est tourné vers les éditions Sandawé. La maison permet aux auteurs de se faire financer par des internautes, rebaptisés édinautes pour l’occasion. Vadot a ainsi vu son projet prendre vie après seulement trois mois, grâce à l’investissement de quelque 170 édinautes pour le premier tome et 260 pour le second. Une belle revanche pour le dessinateur, qui a par ailleurs récolté une bonne critique pour ces deux opus. Mais un succès critique ne fait pas un succès public et il reste à voir si ce dernier suivra.

Nicolas Vadot n’en dépend heureusement pas totalement. Il a la chance de pouvoir vivre de ses dessins de presse, « le seul qui échappe encore aux lois du marché actuellement ». Parce qu’il est avant tout connu pour ses cartoons dans L’Echo et Le Vif/L’express, notre dessinateur! Cette carrière-là, entamée fin des années ’90, il a dû également se battre pour la construire, tant, là aussi, ses dessins étaient considérés par trop originaux. A force de persévérance, il a réussi à imposer un style qui fait de lui l’un des crayons politiques les plus en vue en Belgique, aux côtés de Kroll et de Clou, pour ne citer qu’eux. L’encrage léché de ces dessins-là n’a pas grand-chose à voir avec le crayonné brut adopté par Vadot dans ses bandes dessinées, un crayonné qui lui permet « de passer directement du cerveau au papier », un crayonné qui « relève plus de la sphère intime, attention, je n’ai pas dit intimiste ». On a bien compris. Et on a bien aimé. Et on vous conseille l’exposition des dessins originaux de Maudit Mardi ! au Centre belge de la bande dessinée. C’est jusqu’au 21 octobre et ça vaut le coup d’œil.

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S. aime la bande-dessinée et le cinéma, les images qui parlent, quoi.

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