« Notre peur de n’être », du besoin d’exister

Fabrice Murgia est un ovni des plus prometteurs dans le paysage théâtral belge et international actuel. A trente ans, l’auteur et metteur en scène signe son septième spectacle, Notre peur de n’être, créé cet été au In du Festival d’Avignon. Il revient habilement sur les thématiques qui lui sont chères et qu’il continue de creuser : la solitude, le désarroi des nouvelles générations face à la réalité qui les entoure, la perte de repères, le besoin d’espérer.

Les personnages incarnent plusieurs états symptomatiques de l’errance extrême de notre société : un homme ayant perdu sa femme s’accroche à une application de son smartphone lui permettant de dialoguer. Une jeune diplômée en communication de vingt-deux ans maladivement stressée utilise un dictaphone pour se parler et parler au monde et du monde. Hiki, un jeune adulte retiré dans sa chambre qui refuse tout contact avec le monde extérieur tel un « hikikomori », ces jeunes Japonais qui vivent enfermés et repliés sur eux-mêmes. Sa mère, une Italienne immigrée aliénée par l’éloignement de sa terre et son rôle de mère dévouée, désespérée par la tragédie de l’échec de l’éducation de son fils. Deux sortes d’ « anges gardiens » accompagnent ces quatre personnages sur scène, verbalisant leurs désirs et craintes, narrant leur histoire et les liant entre eux, dressant le pont entre leur île mentale et le reste du monde, spectateurs inclus.

Au fil de trois chapitres clairement définis et composés de scènes abruptes et fractionnées, ces personnages essayent de s’affranchir des carcans qui les étouffent. Ils tentent de sortir de leur isolement et de se rencontrer, non sans se heurter à la violence et la maladresse des rapports humains dont ils ont perdu l’habitude. La peur de n’être se traduit par un besoin vital d’exister pour soi, d’exister pour et à travers les autres, et d’exister par ce qu’on fait. Faire pour être, et être reconnu dans ce qu’on fait. Pour des raisons différentes, chacun des personnages de Notre peur de n’être s’est retrouvé face à l’abîme, coincé entre sa recherche d’identité personnelle et la pression sociale extérieure qui n’accepte pas les faiblesses, entre le besoin d’être et celui de paraître.

Une machine théâtrale écrasante

Fabrice Murgia reste fidèle au langage scénique qu’il développe depuis des années et qui marque la puissance de ses créations : le jeu d’acteurs et le texte, d’une grande richesse thématique et poétique, sont englobés dans une machine théâtrale technologique hyper saturée de sons et d’images. Parfaitement maîtrisés, les différents éléments de la scénographie produisent des tableaux où les formes et les distances se confondent dans un univers aussi onirique que violent, d’une beauté esthétique sublime et décadente. L’utilisation de la caméra live ajoute une dimension cinématographique et permet d’enrichir l’expérience théâtrale avec des gros plans et des angles qui dévoilent d’autres facettes des personnages. La caméra devient également personnage et sert ainsi tantôt d’intermédiaire à Hiki pour sortir de son enfermement et affronter le monde, tantôt pour rapprocher et distancier les acteurs de son public. En effet, alors qu’on les regarde de plus près et avec plus de détail, les personnages semblent plus distants, inaccessibles, chosifiés. A l’image des rapports humains de nos jours, ils deviennent virtuels et immatériels.

Sans aucune hésitation, le nouveau spectacle de Fabrice Murgia mérite le détour. Parce que son langage est véritablement unique et d’une grande qualité artistique. Parce qu’au-delà de l’expérience esthétique totale, les problématiques sont on ne peut plus actuelles et nous affectent directement, provoquant un certain malaise et déclenchant la réflexion. Parce qu’il n’a que trente ans et ses spectacles affichent une maturité déroutante. Oui, Fabrice Murgia est un ovni du théâtre, et des plus prometteurs. A suivre absolument.

 

Notre peur de n’être 

Du 7/10 au 16/10/2014 au Théâtre National, Boulevard Emile Jacqmain 110-115, 1000 Bruxelles.

De et par Fabrice Murgia/Cie Artara.
Créé au Festival d’Avignon 2014.

Infos et réservations au 02/203.53.03 ou sur le site du Théâtre National

 

Si vous l’avez raté, pas de panique. Le spectacle part en tournée…

2014

-La Comédie de Saint-Etienne CDN : du 4 au 7 novembre

-La Maison de la Culture de Tournai / Festival NEXT : 20 et 21 novembre

-Le manège.mons : du 25 au 27 novembre

-La Comédie de Valence CDN Drôme Ardèche : du 2 au 4 décembre

-La Comédie de Caen CDN de Normandie : 10 et 11 décembre !

2015

-Le Théâtre Dijon-Bourgogne : du 13 au 17 janvier

-Le Théâtre des Bergeries / Noisy-le-Sec : 20 janvier

-L’Aire Libre / St Jacques de la Lande : 23 et 24 janvier

-Le Théâtre de Liège : du 27 au 29 janvier

-Le Théâtre de Grasse : 5 et 6 février

-L’Ancre et le PBA / Charleroi : 10 février

-Le Carré Sainte-Maxime : 21 février

-Toneelhuis / Anvers : 26 février

-Le Théâtre de Namur : du 3 au 5 mars

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Le théâtre est ce lieu où les consciences se rencontrent et se questionnent. Ce lieu où on rit, où on pleure, où on exprime sa colère et où on refait le monde tous les soirs.

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