« Nous avons fait d’Alix, un personnage antique, mais aussi de 2015 » (Interview de Valérie Mangin)

Alix Senator revient pour le Tome 3 de ses aventures avec La conjuration des rapaces, et dans une bien mauvaise posture. À peine revenu d’Egypte, et pas sous les meilleurs auspices, le voilà disgracié par son ami de longue date et empereur, Auguste. L’empereur est dans une colère telle que rien ne semble pouvoir lui faire pardonner l’affront d’Alix qui faute de vigilance n’a pas pris la peine de vérifier que Césarion, celui qui menaçait Auguste, était bel et bien mort en Egypte. Pire, il reproche à Alix de ne pas avoir tué son compagnon de toujours mais traître de l’Empire, Enak. Et entre la crise d’adolescence des deux fils d’Alix et la conjuration des rapaces, secte comploteuse, qui gagne peu à peu d’influence et rage d’assassiner Auguste, la descente aux enfers risque bien d’être terrible pour le héros.

Depuis deux ans, la série parallèle Alix Senator ne cesse de prendre du galon sous le dessin de Thierry Démarez et la plume de l’historienne et scénariste Valérie Mangin. Chance nous a été donnée de rencontrer Valérie Mangin, pour une rencontre à la croisée des genres.

Alix revient, mais vous exploitez la face obscure du personnage, vous le mettez en danger ce fier Gaulois qui s’est fait sa place parmi les Romains?

Mon Alix, l’homme idéaliste représenté par Jacques Martin, a mûri, grandi, il a connu les guerres civiles et leur cortège d’atrocités. Il sait maintenant que face aux extrémistes, des gens qui sont prêts à tout, il faut soi-même faire des concessions par rapport au Bien avec un grand B. Bon, Alix n’est pas non plus devenu un salaud intégral. Mais, c’est quand même un gars qui peut avoir des côtés manipulateurs pour la bonne cause.

On se retrouve donc sous l’ère d’Auguste, quand on ouvre un album comme ça, on se demande où s’arrête la réalité et où commence la fiction?

L’ambiance, la Rome que je décris est la vraie Rome de ce temps-là. Thierry (Démarez, le dessinateur) s’inspire au millimètre et au maximum de ce qu’on connaît de cette époque. Notamment pour le Théâtre de Pompée ou le Temple de César, on essaie d’être aussi exacts que possible. Par contre, la Conjuration elle-même, c’est une invention de ma part à laquelle participent des personnages qui ont bel et bien existé (sauf Alix et ses amis bien sûr) comme Auguste, sa femme, Octavie, Livie, Tibère. L’intrigue est inventée mais est toutefois vraisemblable puisqu’à l’époque, ce n’est pas parce que César est mort que les complots ne continuent pas. Auguste aussi en est la cible, ce n’est pas parce qu’il est devenu empereur que tout le monde autour de lui s’est assagi. Les républicains n’ont pas désarmé, ils nourrissent toujours de la haine. Après, je ne voulais pas faire une BD historique stricto-sensu, surtout que j’avais Alix. Le contexte est en tout cas aussi réel que possible.

L’antiquité reste quand même une constante chez vous, qu’est-ce qui a fait cet attrait?

J’ai l’impression d’aimer l’antiquité depuis toute petite. Je m’y suis intéressée. Et Alix y a contribué aussi. Quand j’ai commencé le Latin en quatrième, on m’a offert un Alix, j’ai tout de suite accroché. Après, je ne sais pas pourquoi mais je trouve que c’est une époque qui se prête bien à la grandeur et à la tragédie. Un peu de l’heroic fantasy qui serait arrivée en vrai. Ce qui donne un supplément d’âme. On a des personnages qui peuvent être plus grands que nature, qui sont éloignés de nous, qu’on peut imaginer comme on veut tout en se basant sur des sources tout à fait réelles.

Alors, cet Alix confirme bien le retour d’un autre personnage fictif mais emblématique de la série, Enak. Qui est quand même en mauvaise posture puisque jeté au cachot. C’était important de le faire revenir, lui qu’on croyait mort?

Oui, pour moi, il n’y a pas d’Alix sans Enak, même si c’est un personnage secondaire. C’est comme Obélix sans Astérix ou Blake sans Mortimer, ce n’est pas possible et pas envisageable.

Par contre, il y a ces femmes omniprésentes, sur qui repose l’intrigue, et pas forcément bienveillantes.

C’est vrai, c’est une tendance des historiens qui, comme il y a peu de femmes dans l’histoire romains, parlent de celles qui s’illustrent en comploteuses.

Quel est le regard de ces historiens d’ailleurs?

Ils sont globalement plutôt satisfaits et n’ont pas trouvé matière à sortir les dents.

Puis, il y a cette jeunesse qui, de tome en tome, est de plus en plus incarnée et présente en la personne des deux fils d’Alix: Khephren et Titus.

Je pense qu’il faut garder l’esprit de Jacques Martin, c’est à dire des aventures avec des héros jeunes. Il y aurait eu une rupture si on n’avait plus intégré ces jeunes gens dans la bande dessinée. Alors forcément, si Alix a vieilli, il fallait trouver un autre moyen pour intégrer la jeunesse. D’où les enfants, Titus et Khéphren. Et c’est un plaisir de montrer ces adolescents, dont un qui fait une grosse crise.

D’ailleurs, on voit un Khéphren qui vient tout juste de retrouver son père, en est désabusé, et le rejette, au même titre qu’Alix.

Il y a beaucoup d’adolescents qui rejettent leur père. D’autant qu’ici, ce pauvre Khéphren a une histoire personnelle très difficile puisque son père l’a abandonné et Alix l’a élevé mais lui a aussi menti pendant 15 ans. Khephren est totalement perdu, il ne sait plus qui croire et qui ne pas croire. Il ne sait plus ce qui est vrai dans sa vie. Est-il Égyptien ou bien Romain?

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C’est un récit contemporain finalement, à la sauce antique.

Je pense que ce sont des thématiques éternelles et humaines. On a tous à l’adolescence cherché qui on était vraiment. Alix Senator me donne l’occasion de les explorer puisque certains personnages sont dans cette tranche d’âge-là. C’est quelque chose que l’on voulait apporter à Alix. Comme ceux de Jacques Martin étaient très manichéens, comme le voulait leur époque. Moi je l’ai inscrit dans notre époque, avec cette inspiration donnée par les séries télévisées mais aussi les comics américains, il fallait des personnages de 2015, dépasser ce que ces personnages étaient originellement.

Justement, comment s’est passée cette reprise d’Alix, qu’on a vu renaître de manière un peu émerveillée? Et qui cette fois a plus de 50 ans.

Un jour, lors d’un déjeuner avec l’éditeur de Casterman, il m’a demandé si je n’avais pas des idées pour Alix. Il savait que j’avais fait des études d’Histoire, que j’étais latiniste. Puis comme j’étais scénariste de BD installée, je pouvais avoir des idées et être tentée. J’ai d’abord été surprise, comme Alix était une série de mon enfance. Je ne m’attendais pas à ce qu’on me demande ça. Puis, je me suis dit que c’était l’occasion ou jamais de faire revivre ce personnage. Et de donner à la génération, qui a douze ans maintenant, le plaisir que j’avais eu moi dans les années 80 quand j’avais le même âge. Mais il y avait une certaine pression aussi, il ne fallait pas gâcher cette icône. Et le projet Senator est venu du fait que je ne me sentais pas de faire une reprise très proche d’Alix – d’ailleurs la série régulière continue très bien sans moi – je voulais quelque chose de plus contemporain. Un Alix qui puisse bénéficier de ma connaissance du comics et des séries américaines qui n’hésitent pas à se renouveler en quittant la tradition, comme Star Trek qui à chaque renaissance se remet au goût du jour. Mais bon, je ne pensais pas du tout que ça passerait auprès de l’éditeur et des héritiers de Jacques Martin comme c’était en complète rupture avec ce qui se fait dans la bande dessinée franco-belge. Ils ont tous dit oui. Et avec ce soutien, c’est très agréable.

Et celui du public aussi, non?

Oui, ça a été très bien vécu à la fois par les aficionados que ceux qui découvraient le personnage. Et ça, j’en suis contente, d’avoir réussi à faire un Alix qui puisse se lire indépendamment, sans avoir lu les Alix de Jacques Martin. Mais qui en même temps apporte un plus aux inconditionnels de la série originelle.

Et vous, vous avez quand même relu l’oeuvre de Jacques Martin?

Oui, j’ai relu tous les albums dans un souci de cohérence, comme certains personnages reviennent et sont communs aux deux séries. Il ne fallait pas faire de bêtise.

Qu’est-ce que Jacques Martin aurait pensé de votre série?

J’espère vraiment que ça lui aurait plu. En tout cas, ça plaît beaucoup à son fils et à sa fille, c’est déjà quelque chose. Pour lui, j’espère qu’il aurait vu tout l’amour qu’on porte à ses séries. Et le fait qu’on essaie d’être aussi novateurs que lui l’était lors de la création de la série en 1948.

Vous parliez de votre connaissance des comics.

Oui, je suis une fervente lectrice de comics. Quand j’ai créé Alix Senator, on en a parlé beaucoup avec mon mari, Denis Bajram (autre auteur de bande dessinée, notamment derrière Universal War Two et directeur artistique d’Alix Senator), nous étions fan du travail de Franck Miller, sur The Dark Knight surtout, où il avait totalement renouvelé le personnage de Batman. Ce sont des choses qui nous on fait penser qu’on pouvait aussi renouveler Alix de la même manière.

On a beaucoup de reprises récentes qui finalement lorgnent vers cette noirceur.

C’est une noirceur qui est très dans l’air du temps. Si on prend la série très actuelle Rome, elle met l’accent sur les points les plus négatifs de l’Antiquité. Et il n’y a pas que la télé, la BD aussi touche à ça. Je crois que c’est une volonté d’être plus adulte et d’aborder des thèmes jusqu’ici interdits parce que la BD était vue comme un art pour jeune public. Alix Senator reste tout public, mais avec un héros qui n’est pas totalement blanc. C’est une liberté de notre époque.

On a l’impression qu’il y a un melting pot de passions et de genres que vous aimez qui se croisent pour donner vie à Alix Senator.

Vous savez, c’est un boulot qu’on fait par passion. La BD est un métier difficile où les résultats sont très aléatoires. On a beaucoup de chance avec cette série. Mais il y a tellement d’albums qui sortent, que certains ne sont pas vus par la critique ni même par les lecteurs. Si on n’a pas la passion, on peut se dire « À quoi bon? ».

Ce qui est intéressant aussi c’est qu’Alix se démarque des BDs et autres séries télévisées en costumes et sur des époques lointaines qui prêtent le flanc à beaucoup de sexualité, de sang et de violence.

Il fallait respecter le tout public. Puis on s’est posé la question, mais qu’est-ce le tout public à notre époque? Quel degré de violence ou de sexe peut-on mettre dans une série. Puis, finalement, on s’est dit que la violence était possible tant qu’elle n’était pas gratuite et ne se prolongeait pas. Une séquence qui m’a beaucoup m’a beaucoup traumatisée dans la série Rome, c’était la trépanation: le héros se fait ouvrir la tête pour se faire opérer. C’était très réussi mais je ne voudrais pas qu’un enfant voie ça. Ce qui n’empêche pas des crucifixions ou des scènes assez violentes.
Pour le sexe, je trouve que ce n’est pas nécessaire dans une BD. Et qu’en plus, et ça m’agace beaucoup en ce moment, on nous donne l’impression que c’est nécessaire. On a l’impression que si on veut avoir l’air affranchi et dans l’air du temps, il faut qu’il y ait du sexe. Puisqu’il en faut absolument, je me suis dit qu’on n’en mettrait pas!

Il y a beaucoup de séries qui s’offrent une seconde jeunesse: Michel Vaillant, Astérix… C’est important de faire revivre ces héros de jeunesse dont les créateurs ont parfois disparu?

Je ne sais pas si c’est important mais c’est un plaisir, en tout cas. Ces grandes séries ont apporté beaucoup à l’imaginaire et à la création en bande dessinée. Ce serait dommage de les laisser mourir. Je pense qu’il y a beaucoup de créateurs de talent à l’heure actuelle qui ont plein d’idées à apporter à ces séries pour les renouveler. Ce serait bête de s’en priver. Astérix, encore plus qu’Alix, est une icône et appartient au patrimoine français. Quand je vois le dernier film d’Astier, je me dis que ce serait bête de s’en priver.

Alix au cinéma?

Si vous trouvez un producteur oui! (rire)

Et vous, comment êtes-vous arrivée dans la bande dessinée et le monde du scénario?

J’étais une grande lectrice de bds en enfance. J’ai un peu laissé tomber ça à l’adolescence, puis j’y suis revenue pendant mes classes préparatoires. Des choses très sérieuses, donc j’avais besoin de me détendre. Et en parallèle à mes lectures, j’allais parfois à des séances de dédicaces. Et à l’une d’entre elles, j’ai rencontré un certain Denis Bajram qui venait de sortir son premier album. Pour faire court, on a eu un coup de foudre et on s’est marié. Et grâce à lui, je suis entréE dans son monde, j’ai rencontré des dessinateurs. J’avais envie de raconter des histoires mais je pensais, assez bêtement, que les dessinateurs écrivaient eux-mêmes leurs histoires. Je ne me suis pas vraiment posée la question du processus et comment ça se passait. Je pensais que pour faire de la bd, il fallait savoir dessiner. Mais non, il y avait la possibilité d’être scénariste. Et Denis m’a donné cette opportunité.

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Comment se passe votre collaboration avec Thierry Démarez, votre dessinateur?

Ça se passe très bien, j’envoie le synopsis puis le scénario découpé, il me renvoie le story-board. On discute à chaque étape; on échange sur ce qui est possible de faire ou pas. Mais c’est vrai que le cas d’Alix Senator est particulier, comme il y a un réel souci du détail et l’action se passe dans des lieux bien documentés. Le choix du Temple de César ou du Théâtre de Pompée, ce n’est pas innocent, je sais que c’est « dessinable ». Mais tout ça se passe en discussion, comme la narration, les points à accentuer dans une scène, les traits à donner aux personnages. C’est une relation forte et au quotidien.
Au niveau de la documentation, nous étions déjà à la base tous les deux bien documentés. Moi par ma formation d’historienne et parce que j’avais beaucoup de documents à la maison. Et Thierry était chef d’atelier de décoration à la Comédie Française, il connaissait bien l’architecture classique, avait beaucoup de livres sur l’Antiquité, les vêtements. On maîtrisait bien le sujet. La documentation demande énormément de boulot, mais ici on a ce qu’il faut.

Puis ce scénario dépasse le simple format d’un album, c’est une suite, vous savez où vous allez?

Là oui, je sais ce qu’il va se passer pour les quatre prochains albums. Tout n’est pas écrit mais je connais les plus grandes lignes, les étapes. Heureusement qu’Alix ne sait pas ce qui va lui arriver!

Vous aimez piéger le lecteur en tout cas, quand on voit les dernières planches de ce tome 3.

En tant que lectrice, j’adore ça! J’aime les surprises, donc j’essaie d’en procurer à mes lecteurs. Puis une bonne BD n’est pas une bonne BD sans bon cliffhanger. Comme dans les fins des séries télévisées. Je veux qu’on se demande ce qu’il va passer.

Valérie Mangin & Thierry Démarez, Alix Senator T.3, La conjuration des rapaces, Casterman, 48 pages, 13,50€.

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Cultureux vorace et journaliste avide, je me promène entre découvertes et valeurs sûres, le plus souvent entre cinéma, musique et bandes dessinées mais tout est susceptible d'attirer mon attention :)

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