Novecento pianiste

Il est des personnes qui se consacrent à la maitrise d’un (ou plusieurs) instruments de musique : ce dernier devient dès lors une partie intégrante de leur existence. Et puis il y a ceux dont la vie tout entière n’est que mélodie, une mélopée s’incarnant dans un médium permettant de donner sens au temps qui passe. Comme par exemple, un piano de 88 touches, accompagné de cet immense terrain qu’est l’océan et le rythme chaloupé d’un navire partagé entre l’Europe et l’Amérique.

Une illustration qui résume bien la destinée de Dany Boodman T.D. Lemon Novecento dont le commencement se trouve ancré au sein de son nom même : deux premiers termes en hommage au marin qui l’ayant découvert un jour d’escale à Boston et pris sous son aile en envoyant « au cul » toutes les convenances ou les contraintes, des initiales pour garantir une classe que seuls les grands de ce monde pouvaient se permettre ; Lemon pour rappeler le berceau de l’enfant (une boîte en carton peinte de citrons bleus) ; Novecento enfin, trait de génie annonçant les espoirs d’un siècle naissant.

Derrière ce dernier patronyme se cache un récit où notes endiablées, duel, tempête, ragtime et vitres brisées se mélangent sur fond de traversées transatlantiques. Le titre du roman d’Alessandro Baricco également. Mais surtout un protagoniste dont la voix se résume à un martèlement de touches blanches et noires en symbiose avec les remous des flots marins. Un phénomène qui ne descendra jamais du bateau Virginian où il a élu domicile, contrairement à son meilleur ami de narrateur, trompettiste de son état, qui, entre deux verres de whisky, nous livre son histoire.

Et Emmanuel de Candido, discrètement arrivé sur scène, de s’animer et parler. Silence total et admiration.

Tantôt tendre, tantôt virevoltant, celui-ci restitue à merveille les différentes attitudes, caractères et accents des personnages qu’il incarne : cela va de l’américain éraillé du père de Novecento, au bégaiement timide du machiniste en passant par le ton lourd d’autorité de Jelly Roll Morton, l’autoproclamé inventeur du jazz. On mettra aussi en évidence sa volonté de faire participer le public des Riches-Claires à la pièce que ce soit par le biais d’apartés humoristiques en ou endossant son rôle d’animateur grâce auquel il dialogue en anglais, français, italien et néerlandais lors de la présentation de l’Atlantic Band. Cette prestation charismatique est rehaussée par les talents de l’acteur en matière de gestuelle, principalement requise dans la suggestion : agitation des vagues, description de paysages à perte de vue, descente d’escaliers difficile, autant de situations où le mouvement pallie l’absence et où est rendu crédible et concret ce qui n’apparait pas aux yeux des spectateurs.

C’est que la scénographie parait au premier abord un peu désuète et vide : un piano, une lampe qui se balance au rythme des coups et des vagues ainsi que quelques malles entreposées pêle-mêle. Abondance de biens aurait ici nuit à la visée d’évocation mentionnée plus haut. D’autant plus que cette dernière est parfaitement servie par un jeu de lumière, dont les variations arrivent à susciter les atmosphères exigées par trame voire même à se parer d’une dimension symbolique : la disparition progressive des lueurs au fil lors du monologue final de Novecento constitue sans aucun doute le moment le plus marquant de la représentation.

Une apothéose où disparaissent également les dernières envolées du pianiste Pierre Solot. Omniprésent sur scène, il offre aux oreilles de tout un chacun un déferlement de notes tantôt mélancoliques, tantôt franchement joyeuses, le tout ponctué de quelques solides lampées de Jack Daniel’s. Sans réplique, il est pourtant la voix musicale du héros surdoué auquel son jeu jazzy donne corps : un apport essentiel qui offre à la fois la touche finale et un relief supplémentaire à cet ensemble magistral. En publiant Novecento, Alessandro Baricco n’offrait pas un texte à lire mais une partition littéraire à déchiffrer. De l’alliance sonore des mots et du piano découlait une poésie douce et subtile dont on aurait pu craindre qu’elle fasse les frais de la transposition des pages aux planches. Il n’en est rien : grâce à un travail d’adaptation reposant sur la performance scénique et la suggestion, ce spectacle aux nuances lumineuses et musicales transcende la plume de l’écrivain italien, tout en donnant l’occasion au public d’être partie prenante de cette offrande.

Du 1/02 au 16/02 au Centre culturel des Riches-Claires, 24, rue des Riches-Claires – 1000 Bruxelles à 20h30 (excepté mercredi à 19h). Prix : entre 1.25€ et 14€.

De: Alessandro Baricco.

Mise en scène: Emmanuel de Candido & Pierre Solot.

Avec: Emmanuel de Candido & Pierre Solot.

Plus d’infos sur les Riches-Claires.

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Rédacteur occasionnel sur plein de choses culturelles.

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