Odyssées

« Entre farce et épopée, Odyssées nous entraîne dans le sillage de migrants. Gagner la mer est le premier défi de ces héros. Une fois sur l’eau, réunis dans un bateau de fortune ils se retrouvent confrontés à une nouvelle épreuve, des plus inattendues… En effet, les clandestins exténués… vont être « pris en charge » par la production de LA toute nouvelle émission de télé-réalité baptisée Boat People. Passant du statut de candidats à l’immigration à celui de candidats d’un jeu télévisé ils réapprendront au public européen – et c’est le but de l’émission – « le sens des mots solidarité et entraide propres à l’Afrique »Les téléspectateurs, depuis le confort de leur canapé, pourront crier, pleurer, désespérer avec eux. Ils les verront se battre contre les tempêtes, contre la mort, la soif et la faim à chaque instant. Parviendront-ils à gagner le cœur des Européens?

7 comédiens interprétant pas moins de 80 personnages nous offrent un regard saisissant sur le contraste obscène qui existe entre la terrible réalité des clandestins, et le monde triché, aseptisé et érotisé de la télé-réalité. »

Voilà pour le pitch officiel. Mais ne vous fiez pas aux apparences, la partie « télé-réalité » n’entre pas tout de suite en jeu. Loin de là. L’annonce met en exergue ce qui ne constitue que la deuxième phase du spectacle. Effet indésirable sur la minable spectatrice que je suis: l’attente du concept reality show et l’impression que cette première heure de présentation des personnages n’en finit pas.

C’est dommage. L’idée était bonne, même excellente. Le sujet est délicat, même rédhibitoire. Trop éventé de tout bord par des bouches méprisantes ou bienveillantes qui se contentent de véhiculer des généralités éculées, le thème migratoire n’est pas aisé à aborder. Le texte de Gustave Akakpo permet de le présenter sous un angle comique d’où ne suinte pas trop la misère du monde, à laquelle le spectateur se frotte rarement de bonne grâce. Sa plume force le trait avec une vigueur et une liberté délectables. Ses mots flattent l’esprit de manière imagée. Ces mots, qui « sont les fables que l’on raconte aux grands enfants », torpillent notre confort occidental. Derrière les images fortes, ils nous convient à l’humanité.

Et l’empathie est une habitude qui se perd en la matière. Trop souvent, on oublie l’enfer vécu par ces hommes, ces femmes et ces enfants qui ont poussé les limites du courage là où notre imagination de légaux ne porte pas. Il fallait donc revenir aux sources, au pourquoi du départ, aux aléas du trajet, aux désillusions de l’arrivée. A cet égard, l’entreprise de la Compagnie Hercub, avec la collaboration notamment du Ciré, est salutaire.

L’ouverture se fait donc sur un enchaînement de petites saynètes, éclairant à chaque fois une histoire personnelle en particulier, et qui fonctionne bien. Mais pas pendant une heure (ou du moins ce qui m’a paru être une heure). Bon dieu, quel besoin de faire défiler autant de personnages? On a à peine le temps de comprendre l’histoire de l’un que celle de l’autre commence. Ce genre de catalogage intempestif nuit évidemment à l’identification et du coup à l’empathie du spectateur. Surtout que les saynètes sont de qualité inégale. Il eut été plus judicieux d’en retirer quelques-unes pour épargner les nerfs du spectateur, déjà largement mis à contribution par la musique minimaliste de Max Vandervorst sur sa « lutherie sauvage » tout au long du spectacle. Les « dzoing dzoing » sur une corde d’un banjo de récup’ par l’ami Vandervorst (le pseudo septième comédien de la bande) ça peut franchement taper sur le système, pour peu que vous ne soyez pas friands (mon cas). Personnellement, j’ai trouvé que ça allongeait plus l’espace temporel qu’autre chose. Mais c’est une affaire de goût. Donc, pour les amateurs, sachez qu’il y a de l’accompagnement musical.

Et même une mise en scène relativement moderne. Gros like pour l’assistant de production qui tourne en deux roues électriques autour du radeau de nos futurs illégaux médusés, comme un vautour autour de sa proie.

Et quelle prise! Il fallait y penser, une émission de télé-réalité avec des vrais migrants, au bout de leur survie et prêts à tout pour rester sur leur nouvelle patrie. Akakpo l’a imaginée avec cynisme, comme un râle de dégoût pour nos dérives de dégénérés. On grince des dents. On se gausse dans son fauteuil. Mais on frémit à la pensée que cela pourrait un jour arriver.

Pour autant, la récupération de la partie témoignage par la partie télévisée ne se fait pas sans heurt. On sent la bonne intention derrière mais ça ne colle pas. Trop de scènes flottantes, non rigoureusement amenées, non efficacement exploitées (le brainstorming de la boîte de prod’, par exemple). Trop de morcellements aussi. A force de sauter sans cesse du coq à l’âne, le spectateur fatigue plus vite aussi, se déconcentre, ne comprend plus grand-chose.

Reste que l’initiative est nécessaire dans une société qui voit se durcir partout le discours politique en termes de migration. Il faut montrer autre chose que les clichés véhiculés par les médias ou les politiques. Il faut se souvenir qu’avant d’être une menace ou des statistiques, ce sont des êtres humains, certainement animés par plus de dignité que nous mais qui se la voient continuellement confisquer. Il n’y avait que le Théâtre de Poche pour oser pareil engagement. Ce faisant, il remplit une fois de plus son rôle de vigile de la bien-pensée, celle-là même qui nous endort innocemment du fond de notre petit écran.

Du 18 septembre au 13 octobre 2012 à 20h30 au Théâtre de Poche (relâche les dimanches et lundis – Matinées scolaires les jeudis à 14h30). Durée : 1h40.

De : Gustave Akakpo

Mise en scéne : Michel Burstin

Avec : Michel Burstin, Ansou Diedhiou, Lazare Minoungou, Sabine Pakora, Bruno Rochette, Sylvie Rolland, Max Vandervorst

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S. aime la bande-dessinée et le cinéma, les images qui parlent, quoi.

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