Ombres et lanternes à la Maison Autrique

Au cœur de Schaerbeek, en terrain urbain intense, sur les berges de la Chaussée de Haecht, trône la Maison Autrique. Pour les Bruxellois indignes qui ne connaissent pas encore cette petite perle architecturale, sachez qu’il s’agit de la maison construite par Victor Horta pour son ami et frère franc-mac Eugène Autrique, professeur ulbiste comme lui et bourgeois schaerbeekois friand de sobriété architecturale, en témoignent ses directives de commande : « aucun luxe, aucune extravagance : souterrain habitable, vestibule et escalier honorables, salon et salle à manger agréablement unis, premier étage avec bain et toilette, et deuxième étage mansardé pour enfants et personnel »* . Fidèle aux recommandations de son confrère polytechnicien, Horta érigera une « œuvre de transition entre le classicisme de ses débuts et l’art nouveau qui va s’affirmer avec force dans sa commande suivante, l’Hôtel Tassel. » **

Cette maison, la commune de Bernard Clerfayt l’a rachetée il y a quelques années, grâce notamment à la vigilance des auteurs de bande-dessinée, Benoît Peeters et François Schuiten, amoureux d’art et de Bruxelles s’il en est ; puis, grâce à l’intervention d’une multitude de pouvoirs publics et mécènes privés. Quelques travaux de rénovation plus tard, l’immeuble s’est muséifié et accueille des expositions et projets dont la diversité n’a d’égale que la qualité.

Depuis le 6 mars, la Maison Autrique abrite une série d’engins incroyables, précurseurs du cinématographe. Ils ont pour noms incongrus lanterne magique, phénakistiscope, zootrope, praxinoscope, toupie fantoche, mégalethoscope, ou encore théâtre optique. Et j’en passe, tant les vitrines regorgent d’objets plus inventifs les uns que les autres et qui ont pour but commun de chercher l’amusement de leur propriétaire par le jeu sur les images, donc sur la persistance rétinienne. Le visiteur est ainsi invité à remonter le temps, du moins jusqu’au théâtre d’ombres javanaises, impressionnantes de finesse et de beauté, caractérisées pour certaines par l’interchangeabilité des têtes, car si le personnage est gentil, il lui faut un nez pointu ; s’il est méchant, il lui faut un nez qui tourne sur lui-même.

Si ces jouets optiques trouvent un écrin de choix dans cet intérieur bourgeois du début du siècle, c’est que pour la plupart ils peuplaient les habitations des particuliers, destinés qu’ils étaient à leur bon plaisir. Du rez-de-chaussée au grenier, du salon aux chambres, en passant par la salle à manger,ces inventions, pour la plupart exhumées des caves de l’ancien Musée du Cinéma, disent le génie des hommes qui les imaginèrent.

Parmi celles-ci, le théâtre optique, pièce maîtresse de l’exposition, créé fin XIXème par Emile Reynaud et reconstituée savamment pour l’occasion. Dépassant ses précédentes inventions comme la toupie fantoche ou le praxinoscope, l’ingénieur belge cherche avec son théâtre optique à allonger le temps de projection afin d’offrir au public des histoires plus fournies que les gags furtifs habituels. Pour la première fois, le public peut regarder des saynètes de plusieurs minutes, confectionnées grâce à des dessins faits à la main par Reyndaud himself et un savant mécanisme qui les enroule autours d’une bobine. C’est le succès. Un public conquis se déplace en masse au Musée Grévin pour admirer ses spectacles. Mais l’exploitation du sieur Grévin vient vite à bout des nerfs du pauvre Reynaud, qui doit se plier à plusieurs projections par jour, et assurer seul le dessin des quelque 500 poses qui composent ses bandes (à cet égard, son théâtre optique apparaît bien comme l’ancêtre du dessin animé, bien plus que du cinéma. « Entre Reynaud et Disney, il n’y a personne », dixit notre guide). Et l’arrivée imminente du cinéma n’arrange rien à l’affaire. De dépit, de découragement, Emile Reynaud finit par jeter ses bandes de dessins dans la Seine. Voilà pourquoi la démonstration à la Maison Autrique dure si peu de temps par rapport aux projections originelles de 15-20 minutes. On n’a pu reconstituer que 54 poses des 500 initiales. Un petit bout d’histoire de baignade qui ravira pourtant le public qui daignera faire un saut dans le temps et dans la Maison Autrique.

Qui plus est, la visite est interactive. Assurez-vous de bien recevoir les clés qui ouvrent les portes de la magie optique que petits et grands ne manqueront pas d’apprécier, même si l’exposition n’est pas énorme.

Ombres et Lanternes, du 6 mars 2013 au 26 janvier 2014,à la Maison Autrique, 266 Chaussée de Haecht, 1030, Bruxelles.

Plus d’informations sur le site de la maison Autrique, ici.

*Programme établi par Autrique, retranscrit dans les Mémoires de Victor Horta et cité par Françoise Aubry in Peeters (Benoît) et Schuiten (François), La Maison Autrique, Métamorphose d’une maison Art Nouveau, Bruxelles, Editions Nouvelles, 2004, p. 25.

**Peeters (Benoît) et Schuiten (François), La Maison Autrique, Métamorphose d’une maison Art Nouveau, Bruxelles, Editions Nouvelles, 2004, p. 8

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S. aime la bande-dessinée et le cinéma, les images qui parlent, quoi.

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