On achève bien les chevaux

Pour clôturer sa saison, le théâtre Le Public propose une création originale inspirée du roman éponyme de Horace McCoy, publié en 1935 et porté à l’écran par Sydney Pollack en 1969. Cette critique féroce du rêve américain, Marie-Josée Bastien, à l’adaptation, et Michel Kacenelenbogen, à la mise en scène, en ont saisi l’étonnante portée universelle et intemporelle pour créer cette pièce qui s’apparente à un bon coup de gueule. Salutaire et troublante, quoiqu’un peu décevante.

En 1932, les États-Unis sont en pleine dépression économique. C’est dans ce contexte, favorable aux dérives de l’American Dream, que s’organisent à travers le pays de nombreux marathons de danse qui attirent des couples laminés par la crise et des spectateurs avides de détresse humaine. Les premiers sont appâtés par les repas gratuits et la perspective de reporter la prime aux vainqueurs, les seconds par ces jeux du cirque modernes. Il s’agit, pour les participants, de danser le plus longtemps possible, sous la conduite d’un maître de cérémonie cynique et manipulateur. C’est que le malheur rapporte, à ceux qui savent comment le marchander.

Sur une scène transformée en arène, les comédiens livrent une impressionnante performance qui combine la danse, le chant, le théâtre (que je définirais maladroitement de « classique ») et même la course à pied. C’est physique, musical, participatif,…assez proche du cabaret, en somme.

On achève bien les chevaux, Le Public - Culture Remains

Si les costumes, ainsi que l’intrigue, font référence aux États-Unis des années 30, les dialogues et les musiques participent à brouiller les pistes et à composer un univers indéfini, support à un spectacle qui dénonce les dérives du système capitaliste et interroge notre propre comportement de spectateur. Du haut de sa tribune, qui a tous les traits d’une chaire de vérité, le maître de cérémonie, interprété par un Benoît Verhaert très convaincant, pousse les danseurs à se surpasser et nous, spectateurs, à participer au spectacle par nos applaudissements. Emporté par l’effet de groupe et un conditionnement presque pavlovien à réagir à l’autorité, ici incarnée par Benoît Verhaert, le spectateur finit par applaudir, sans percevoir la cruauté de la chose, l’effondrement d’un homme ou le désespoir d’une femme. Malaise chez le spectateur mais coup de maître d’une mise en scène dont on peu cependant regretter le manque de liant. A vouloir asséner son message, elle s’égare dans l’excès. Ainsi, la projection de pubs authentiques, pour certaines transitions, afin de souligner l’hypocrisie des marchands de rêves et d’illusions atteint son objectif, mais apparaît aussi comme pompeusement didactique. Il en va de même pour la chorégraphie sur la chanson Keep on the sunny side (rappelez-vous la BO du film O Brother!) qui rythme le spectacle et dont le rythme va en s’accélérant pour signifier la fuite en avant du modèle capitaliste.

Le marathon de danse comme métaphore de notre société en voie de déshumanisation sous le coup d’un capitalisme sans vergogne et qui pousse les humains à la compétition perpétuelle, c’est à la fois original et terriblement évident. Critique de la télé-réalité, du capitalisme, du voyeurisme, des profiteurs de crise, des marchands d’espoir, du sensationnalisme, c’est un peu de tout ça que parle la pièce. Avec conviction, certes, mais une conviction parfois chaussée de gros sabots.

Au delà de ces quelques griefs, On achève bien les chevaux reste un spectacle de qualité, porté par la fougue de son metteur en scène et l’enthousiasme de ses excellents comédiens, Benoît Verhaert et Magali Pinglaut en tête. Cette dernière, dans le rôle de Gloria, fille résignée et vaincue par le système, file par moments véritablement la chaire de poule. Son monologue sur les notes presque inaudibles de Blowin’ in the Wind de Bob Dylan est un des moments forts de la pièce. C’est bien simple, les comédiens sont tellement bons, que la déception provient de la frustration de voir leur interprétation hachée par les artifices de la mise en scène.

Cette pièce impétueuse et engagée, c’est assez rare que pour être souligné, ose foutre une bonne claque à son spectateur.

On achève bien les chevaux

DeHorace McCoy

Traduction: Marcel Duhamel

Adaptation: Marie-Josée Bastien

Mise en scène : Michel Kacenelenbogen

Avec : Magali Pinglaut, Benoît Verhaert, Emile Falk, Gaëtan Lejeune, Anne Sylvain, Cachou Kirsch, Janine Godinas, Simon Wauters, Toussaint Colombani, Inès Dubuisson, Chloé Struvay et Benjamin Boutboul

Du 7 mai au 20 juin 2015 au Théâtre le Public

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

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