Qui a peur de Virginia Woolf?

De retour d’une soirée mondaine organisée par le doyen de l’université, George et Martha attendent dans leur salon l’arrivée de leurs invités : un jeune couple, Nick et Honey, fraîchement installé dans la ville, et rencontré plus tôt. Il est 2 heures du matin, les esprits s’échauffent, le ton monte. Devant les invités, le couple d’une cinquantaine d’année se livre à un affrontement intellectuel, une joute verbale en règle. Rapidement, la tension monte et gagne bientôt le jeune couple qui se laisse prendre à un jeu dont les règles lui échappent.

Mené de mains de maître, cette scène de ménage à huis-clos est de très loin la plus angoissante pièce qu’il m’ait été donné de voir. Serge Demoulin et Muriel Jacobs sont simplement admirables. Ils interprètent avec un réalisme inouï toute la rage, la rancœur, et la méchanceté que ce couple se jette à la figure. Pleine d’une morgue et d’une vulgarité déconcertante, Muriel Jacob campe avec un très grand talent l’horrible Martha. Serge Demoulins, quant à lui, incarne brillamment un mari frustré et blasé, qui, s’il semble dans un premier temps victime des harcèlements de sa femme, se révèle d’une cruauté sans fin.

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Arrivés dans cet enfer comme un cheveu sur la soupe, Nick et Honey font vite éclater les conventions petites-bourgeoises américaines derrière lesquelles ils se retranchent pour exposer leur véritable visage : gagné par la noirceur et la violence ambiantes, Toussaint Colombani interprète Nick, jeune ambitieux manipulateur qui s’est jusque-là conformé à une bien-pensance nauséabonde. Erika Sainte prend les traits de Honey, sa femme, jeune ingénue un peu idiote.

Grand chef d’orchestre de ce jeu psychologique, Michel Kacelenenbogen dirige admirablement la pièce : ses comédiens, par leur gestuelle, leurs corps à corps, font imperceptiblement monter la tension. D’abord verbale, la confrontation devient physique, et la violence palpable, bientôt insoutenable. Utilisant avec ingéniosité la structure de la salle des voûtes, Michel Kacelenenbogen confine le jeu à un espace scénique clos, étouffant, conscrit à une scène circulaire giratoire.

Définitivement ancrée dans les années 70, l’entreprise de destruction psychologique à laquelle se livrent les deux principaux protagonistes résonne comme une critique acerbe de la société conservatrice de l’Amérique d’alors, embourbée dans des conventions sociales paralysantes et plongée dans un déni de toute réalité incommodante.

Qui a peur de Virginia Woolf ? chantonnent les personnages. Bien plus qu’une simple comptine, cette chanson invite à affronter la réalité, à sonder l’âme humaine, comme la fameuse auteur anglaise aimait à le faire.

Véritable prouesse d’interprétation, ce huis clos haletant et épuisant est à voir au théâtre le Public.

Qui a peur de Virginia Woolf ? 

Du 06/05/2014 au 28/06/2014 au Théâtre Le Public 

Texte de : Edward Elbee

Adaptation de : Daniel Loayza

Mise en scène : Michel Kacenelenbogen

Avec : Serge Demoulin, Muriel Jacobs, Toussaint Colombani et Erika Sainte

Tarifs : de 1,25€ (Article 27) à 25€ (Adulte)

Durée du spectacle : 2h15 entracte compris

Plus d’informations sur le site du théâtre le Public

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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