Philippe Gauckler, du métal hurlant au pétrole flambant: « Menacez-moi si je ne tiens pas mes promesses »

Après de longues années d’absence, Philippe Gauckler laisse la science-fiction et le Prince Lao pour fomenter un complot russe génial et en bande dessinée, Koralovski. Un thriller basé dans le monde du pétrole et des oligarques mais qui risque bien de s’émanciper en une vision contemporaine du monde. À travers le prisme d’une fiction qui rejoint la réalité. Entretien avec Philippe Gauckler, un auteur qui a beaucoup à dire!

Un sourire jusqu’aux oreilles, un regard franc, un auteur qui trépigne sur sa chaise tant il a de choses à dire. Ces signes-là ne trompent pas, ils font d’une interview un moment unique aux instants privilégiés où chaque réponse se laissera aller à l’exubérance sans cadrage. Une interview comme celle de Philippe Gauckler, réalisée à la Foire du Livre, le jour-même de la sortie du premier tome de Koralovski, L’oligarque (voir critique ci-dessous). Un thriller politique, économique et contemporain qui voit un homme s’évader d’une prison russe suite à une énorme et obscure opération héliportée qui met à feu et à sang cette prison. L’homme, c’est Viktor Borissovitch Koralovski, puissant magnat du pétrole tombé pour dix ans de prison. Au même moment, en Allemagne, un attentat est déjoué et un mystérieux soldat, Blasko, est hospitalisé. Pendant qu’Anika, jeune journaliste enquête sur une autre théorie autour du pétrole, la théorie de pénurie durable et de quantités de pétrole sous terre inépuisables. Tout ce petit monde ne se connaît pas mais se trouvera très vite lié. Et Philippe Gauckler d’être implacable dans ce virage de style à 100 à l’heure. Une fiction à l’étrange goût de la réalité qui se transforme en plongée hallucinante et forte en tension.

Bonjour Philippe Gauckler, la tension doit être palpable le jour de la sortie du premier tome d’une toute nouvelle série. Comment allez-vous?

En méga-forme. J’ai l’impression avec ce tome 1 de proposer la première tranche d’un jambon qui va arriver. De frustrer les gens. Comme, en ce moment, je suis en train de dessiner la suite, le tome 2, je pense au 4 et au 5, je tends l’intrigue. Mon éditeur s’énerve: « Tu devrais te concentrer déjà sur le 2 et le 3. » Non! Ce qui va se passer dans le 4 va conditionner le tome 3. Chaque heure qui passe, j’ai hâte. Chaque heure où je ne réalise pas le 2 est une heure frustrante… mais pas avec vous, ça va être une heure formidable. Enfin, pas une heure, faut pas déconner. [et pourtant l’interview durera près d’une heure…]

Il est sorti aujourd’hui en plus.

Oui, c’est l’accouchement, à la clinique Le Lombard, l’enfant s’appelle Koralovski. Bon, y’a quelques traces de sang qu’on essaie de nettoyer. C’est un château de cartes, n’éternuez pas, on va consolider ça avec les tomes suivants.

Fameux enfant quand même. Après Métal Hurlant, c’est un peu Pétrole Hurlant, ou Pétrole Flambant même, non?

Je fais dans les matières premières. Je suis arrivé dans cette histoire à coups de dérapages incontrôlés. Koralovski n’était pas le nom d’origine. Au début, je voulais remonter le temps avec un équipage de la Nasa qui voulait bidouiller et changer les événements du Monde. On m’a dit que ce n’était pas forcément bien. Je pensais le faire avec style. J’avais déjà fait un storyboard, j’y croyais.

Puis, je me suis dit: « Non on va faire comme s’ils avaient raison. Comme si j’étais soulagé, alors que je suis furax. » Je repars sur autre chose: Unterwelt, plus dramatique encore. C’était trop dramatique pour mon éditeur.

Mais chaque projet amenait son élément. Puis, je repars sur un dessin que j’avais fait, un militaire infiltré dans une société militaire privée, genre Blackwater, et chargé de les espionner pour le compte du gouvernement américain. Une société privée qui a l’air d’avoir des intérêts communs avec des groupes terroristes.

Et le pétrole alors?

Je repars sur cette histoire et puis, je me renseigne sur le pétrole. « Le pétrole, c’est chiant, ça emmerde tout le monde. Bon, je vais quand même me renseigner. » Et là, clac, je tombe sur quelque chose d’incroyable, de passionnant. Je vacille réellement, je ne m’attendais pas à ce que le pétrole soit l’activité souterraine de l’ensemble des événements qui ont été en surterrain pendant tout le vingtième siècle. Je tombe sur le pétrole russe via l’oligarque Khodorkovski. Khodorkovski! Un destin incroyable, un milliardaire qui choisit la prison en faisant le malin devant Poutine parce qu’il ne croit pas que Poutine osera le mettre en prison. Ce mec-là, tellement fier à un moment, je le choppe dans un parcours à la Monte-Cristo, avec des envies de vengeance. Ce que lui dément totalement, on se demande ce qu’il a dû se passer avec Poutine.

Bref, j’ai mon personnage Koralovski, un nom composé, un jeu de mot sur ma femme Coralie que j’apelle Coralo, que je vouvoie. Coralo, c’est un diminutif sympa. Koralovski, c’est bidouillé. Mais, tu me crois ou pas, je me suis rendu compte par après qu’il existait vraiment des Koralovski en Russie. Je n’avais pas vérifié. J’avais vérifié autre chose: Blasko, d’origine yougoslave, comme Balasko. Le militaire John Blasko, soldat un peu bidouillé, je le passe en second-rôle.

Koralovski Philippe Gauckler Le Lombard Bombardement 2

Koralovski est arrivé naïvement et s’est collé sur la vie de Khodorkovski sans préméditation, de manière involontaire. Mais quand on a un personnage comme Khodorkovski, on ne le lâche pas. C’est génial. Un insolent qui croit avoir assez d’aisance et de contacts avec le monde occidental pour s’abriter. Et puis non. Et il continue à braver le pouvoir en pensant qu’il pourra éluder Poutine. Le mauvais pari qui se plante et lui vaut dix ans de prison. Par contre, ses milliards, il n’en avait rien à faire. Si ça avait été le cas, il se serait barré, aurait acheté un yacht pour aller dans telle mer, puis un autre pour aller dans telle autre mer et ainsi de suite. Puis 15 voitures par villa. C’est ça le jeu des milliardaires qui ne savent pas quoi faire. Lui, Khodorkovski, on a tout de suite capté que ce genre de délire absurde et stérile ne l’intéressait pas. Il n’était pas comme un enfant dans un magasin de jouets, l’argent en masse devait servir à quelque chose de massif. Il était dans une stratégie de milliardaire qui veut utiliser autrement son argent.

Tout  ça, finalement l’auteur ne le sait pas ou pas encore avec ce premier tome.

Pas encore, c’est masqué. J’ai envie d’en dire plus sur la suite, mais ça peut spoiler à mort. Et en même temps, ce premier tome est une promesse: je dispose mes pions, les fais avancer un petit peu, pas suffisamment pour qu’on dise: « C’est intéressant« . Juste là, je suis cerné par les 46 pages, je dois resserrer mon dessin, j’ai tassé. Le dessinateur que je suis obéit au scénariste que je suis aussi, qui lui dit: « Ne t’inquiète pas, tu auras de quoi t’amuser plus tard. » En attendant, tu glisses un maximum d’informations pour que, les gens se disent: « On dispose d’un certain nombre d’éléments, il a intérêt à tenir ses promesses, sinon il a mon poing dans la gueule. » C’est ça le deal, je vous y autorise si les tomes 2 et 3 ne sont pas bien. Et avec toutes les perles que j’ai à enfiler, tous les trucs que j’ai lus, j’ai une surface d’informations – pas de crédibilité, je ne me le permettrais pas, je n’ai pas cette prétention – pour dire qu’il y a une matière incroyable qui de toute façon sera en-dessous de la réalité de tout ce que j’ai lu. Avec des enjeux, des personnages. Le tome 2, ce seront les personnages à l’honneur, plus les événements. Les personnages qui sont mon souci, je m’inquiète de qui ils sont: la journaliste, les SDF, le Président Khanine, Koralovski… Je vais les définir et il est hors de question qu’il leur arrive des choses bien, je vais les faire chier, les mettre dans de mauvaises situations. Ils se regrouperont à un moment et auront des liens.

Oui, c’est choral pour le moment, ils sont dispersés.

C’est bien ça, « choral ». Peut-être qu’il est d’ailleurs aussi dans l’étymologie du titre, Choral-ovski. J’avance mes pions, ce n’est pas très spectaculaire. Mais mon dispositif mis en place, je vais le tenir.

C’est du Stratego, finalement?

J’ai toujours adoré! Faudrait que je refasse une partie. Mais oui, c’est mieux d’avancer en groupe, qu’en pointe. Pour ne pas en oublier en route. Le risque est de ne pas développer suffisamment l’aventure mais, par contre, d’avoir un engagement sur la suite potentiellement intéressant. Avec Koralovski, je suis plus marathonien que sprinteur, je travaille sur le long cours.

Dans le 2, ce sont les personnages qui ont commandé leur manière de faire. Et je te jure qu’il y a des choses qui m’ont échappées. À tel point que sur les 23 pages déjà faites, il y a pas mal de choses qui étaient imprévisibles. Quand j’ai commencé le storyboard, je ne m’imaginais pas savoir réaliser telle page. Ce n’est pas moi qui commande. Ca aurait été le cas, j’aurais créé les personnages dominés par les événements. C’est l’inverse, maintenant. Les personnages orientent.

Mon appétit de finir le 2 est féroce. Pour commencer le 3 et les flux tendus avec le 4, le 5. J’ai le titre du 4 qui me trotte dans la tête depuis avant-hier. J’avais 25 titres depuis quelques mois. Il faudra qu’il vive comme les autres.

Koralovski Philippe Gauckler Le Lombard lettre

Important, donc, le titre?

Le titre, c’est comme un flotteur dans la baignoire, il coulera ou pas. Comme les pages de dialogues. J’en ai qui mûrissent et quand je les reprends, ça ne va plus, il faut les élaguer. Ce titre-ci, je pense qu’il a des bons flotteurs. C’est encourageant de savoir qu’on dessine le 2, mais que le 3 est en objectif et avec ce regard vers les tomes 4 et 5.

L’importance d’un objectif?

Je n’ai pas envie de cramer mes personnages. Je ne veux pas des séparations entre les personnages, qu’ils se séparent et s’échangent leur contact. Je veux qu’ils soient coincés les uns par rapport aux autres au tome 3. J’ai les couvertures en tête. Le tome 2, Dans l’ombre du monde, abordera les secrets, les choses souterraines et chaque personnage aura son moment de vérité. Le tome 3, Des horizons de feu – au départ, ce devait être le titre de ce premier tome, c’est le responsable marketing qui a trouvé le nom de L’oligarque– se passera sur terre, en Arctique. Mais je dois faire les personnages pour qu’ils survivent aux événements. C’est le principe des séries, comme Les Soprano, je ne veux pas qu’ils crèvent, moi, les personnages!

En tout cas, je m’impose de ne pas garder indéfiniment des vérités sur l’histoire que je dessine. Quand l’une d’elle s’impose, il faut la dire, être dans le flux. Lors de mon premier cours en tant que prof, j’ai déballé tout ce que je savais. Je me demandais comment j’allais tenir tout le reste de l’année. J’ai toujours trouvé matière à parler avec mes élèves, pourtant.

Mais le deal avec l’éditeur, c’est de boucler un cycle en trois volumes. Avec une sorte de conclusion. Mais ce ne sera pas un prince charmant, ça partira en vrille. Ce sera: et maintenant on fait quoi? La conclusion du 2 je l’ai déjà, ce sera un général américain qui dit: « La suite, je ne veux pas la connaître! » On ne dit jamais ça en règle générale, pour qu’une série marche. Je me mets exprès dans une situation d’insolence, avec des promesses à tenir.

Vous disiez ne pas avoir la prétention de la crédibilité. Pourtant, il y a beaucoup de recherches derrière tout ça?

Je suis obsédé par ça. (il sort de son sac L’ours Et La Baleine (L’histoire Des Relations Extraordinaires Russo-Américaines) de Victor Alexandrov, un vieux livre jauni de 1958). Ce sont les relations intimes, chien et chat, des USA et la Russie.

Moi, ce qui me fait peur, c’est la bavure, le truc qui s’échappe. Un bouquin comme ça, additionné aux trucs que j’ai lus, prouve qu’on peut rentrer dans l’intimité des grands événements. La réalité est hallucinante. Moi, je suis dans une fiction qui sera inférieure au niveau de réalité lu. Je n’arriverai jamais à être aussi pervers que la réalité.

Sinon je me suis aussi baladé à Berlin avec le comportement d’un terroriste. je cherchais le meilleur endroit pour placer ma bombe… dessinée. C’est troublant.

Justement, on vous a vu, et certains vous ont même catalogué, comme auteur de science-fiction. Cette fois-ci, ça change vraiment! Vous avez traversé et explosé le prisme de la fiction totale et de la science-fiction pour vous accrocher maintenant à la réalité?

J’ai eu un peu peur de la science-fiction, je me suis dit que j’étais toujours dans le futur. Et quand on se projette dans le futur, on n’est pas raccord avec le présent. Du coup, j’ai fait une opération magique et j’ai fait Les aventures du Prince Lao pour raconter à mon enfant fictif. Puis, j’ai rencontré la femme de ma vie et ai eu deux enfants. C’est super, ça marche comme ça donc on est en projection, on décide et dessine en BD et ça se réalise.

Gauckler Prince Lao

Donc, si je vous suis, vous faites ça pour avoir du pétrole?

(Rire). Le début de l’histoire, c’est que la réalité m’a rejoint en plusieurs endroits. J’ai muté Koralovski dans une prison non loin de la frontière finlandaise pour servir mon intrigue pour rendre possible une évasion à pied. Il ne pouvait pas, comme Khodorkovski, être à Tichina ou à Krasnokamensk, en Sibérie. Un commando héliporté ne pouvait pas attaquer de telles prisons, en plein milieu de la Sibérie. Les hélicoptères ne pouvaient pas faire 2000 kms ou traverser toute la Chine. Je m’étais dit, tant pis, je vais m’éloigner de la réalité.

Quelques semaines après, Khodorkovski est transféré dans une prison en Carélie, à quelques centaines de kilomètres – j’ai mesuré sur Google Maps – de là où j’avais situé Koralovski. Dément! Et la Carolie, c’est juste à côté de la Finlande et pas loin de la mer Blanche, donc une opération y était possible. C’est dingue. La réalité m’a rejoint.

Pour les hélicos, pareil! J’avais inventé des hélicos furtifs pour ne pas laisser de traces radar. Quelques semaines, la réalité me rattrapait encore avec le commando Black Hawk de l’opération Ben Laden, et des hélicos spécialement designés pour être furtifs. Je n’en ai parlé à personne à ce moment, tout le monde se fichait bien de mes petites recherches, mais j’aurais pu m’en vanter. Seule ma femme était témoin. Elle me prenait pour son héros. (Il rigole). Je trouve que c’est génial, dans le sens où si la réalité m’a rejoint, c’est que je suis sur le bon chemin. Je n’ai pas besoin de m’en vanter, mais si ça continue comme ça, je vais avoir du pétrole en effet.

Mais non, je ne fais pas ça pour avoir du pétrole ou des milliards, ça n’aurait aucun sens. Je démonte la figure de milliardaire, cet homme absurde. Page 14 du 2; il y aura un coming out parfait de Koralovski. On sera encore plus derrière lui. Je veux du monde derrière moi pour lutter contre le principe du milliardaire, la position la plus futile, stérile et stupide qui puisse exister.

Puis il y a aussi Depardieu sous les traits d’Aleksandr…

Je n’arrivais pas à dessiner ce personnage. Je voulais faire Luc Besson à la base. Ca ne donnait rien. Mon gamin m’a montré une photo en me disant « Qu’il est moche lui. » C’était Depardieu. J’ai pris mon crayon, l’ai dessiné, c’était presque une caricature. Facile à dessiner, c’était lui qu’il me fallait. Depardieu – Poutine – passeport russe, tout d’un coup, tous les mots viennent. Je sais le faire parler. Besson ne perd rien pour attendre, il apparaîtra aussi dans la peau d’un oligarque super-producteur de films russes.

Koralovski Philippe Gauckler Le Lombard Depardieu

Finalement, vous allez plus loin que le pétrole. Vous visez plus de monde, encore, non?

J’ai envie de leur régler leur compte aux oligarques. Ce n’est pas une question d’être jaloux. On ne peut pas être jaloux de ce qu’on ne connait pas. Mais ces gens qui achètent des yachts de 180m etc. on est dans le tragique. Cet argent va au mauvais endroit. C’est crispant, le symbole de l’ultra-luxe est exaspérant face à des problématiques qui demandent un peu d’attention et d’argent. L’ultra-richesse côtoie l’ultra-pauvreté, à un moment ça m’énerve. Et comme j’ai un super vecteur pour le dire, je le fais. Un moyen aussi de rejoindre les rangs de ceux qui se battent, ces économistes qui se battent contre l’injustice économique, la mauvaise répartition des richesses. Koralovski, il est bien, il n’y a rien de mieux que d’être dans la boutique pour convaincre les autres. Bon, je ne dis pas qu’il convaincra Depardieu-Aleksandr.

Khanine = Poutine?

Oui à fond, je n’arrête pas de lire des bouquins sur Poutine. D’ailleurs dans un des bouquins sur les élections de 2000, moment où Poutine s’est présenté, on voit l’envers du décor. Quand Berezovzky, l’oligarque en chef va chercher un successeur à Boris Eltsine qui vieillit et n’est plus à la hauteur. Il va voir la fille d’Eltsine, ils font l’inventaire. Personne n’était à la hauteur. « Peut-être Poutine, il est droit et fidèle. Par contre, zéro charisme!  Berezovzky a pris un de ses présentateurs-vedettes pour coacher Poutine. Le présentateur a dit à Berezovzky qu’il ne valait mieux pas que Poutine passe à la télé. Avec son armure de poisson surgelé… Il ne fallait pas le montrer, le faire parler. Il a fallu qu’il l’apprenne Poutine. Khodorkovski, lui, restait discret par rapport aux autres. Il n’apparaissait pas comme un concurrent aux autres oligarques. Ils auraient du se tourner vers lui, ils ont choisi Poutine. Poutine et Khodorkovski sont partis de bas. Et ils se retrouvent en 2003 à se regarder en chiens de faïence. Berezovzky s’est fait débordé par Poutine, s’est fait éjecté. À tel point qu’il s’est exilé à Londres et qu’il a mis tout son argent pour provoquer la chute de Poutine. Il n’y est pas arrivé puis il s’est fait visiblement suicidé en mars 2013, en totale déroute.

Oui, Khanine, c’est Poutine mais selon mon propre angle, l’angle « vu de l’intérieur »: qui est-il? Et nous, on aura la tête sur l’épaule du mec qui reçoit l’info au moment où il faut la dissimuler. Il n’y aura pas de complot, on en sera au coeur. C’est facile à faire, c’est mieux de provoquer les conséquences d’un événement au sein-même d’une agence de renseignements, pour montrer les réactions. On se met dans la peau d’un président aussi qui réceptionne l’info. Que sait-il? Moi j’ai l’impression d’en savoir plus sur le pétrole que François Hollande. Moi, je suis dessinateur de BD, lui est président de la France. J’ai l’impression de mieux m’y connaître. Mais j’y ai consacré beaucoup de temps.

Koralovski Philippe Gauckler Le Lombard Bombardement

Ca aurait pu être un essai, mais c’est une BD, pourquoi?

C’est magique, c’est l’image. Coup de bol, je sais à peu près faire des images. Je n’ai pas un style flamboyant, je n’en veux pas, juste un style semi-réaliste qui me permet de m’approcher de la réalité… mais pas trop. J’aime bien le style théâtral de Jacobs, je suis entre Largo Winch et Blake et Mortimer. Mon niveau de détail, ce sera ça, j’ai pas envie d’aller plus loin, d’un côté comme de l’autre. Pour moi, ce qui compte, c’est le déroulement de l’histoire. Piéger les gens, bien les piéger, qu’ils en soient contents. Quoique je suis content des détails du tome 2, jusqu’à la 23ème page. Mais le dessinateur doit fermer sa gueule et obéir à l’auteur.

Un peu schizo, non?

Non, pas du tout, la collaboration est excellente. Je fais du 10-11 cases par pages et je rebondis de page en page et je tombe sur une structure feuilletonesque. Je suis piégé par le 46 pages, d’accord, mais je vais développer ma liberté dans le 46 pages. Et si vous me dites qu’il y a trop de cases, je prendrai ça comme un super compliment. Comme Salieri qui dit à Mozart qu’il y a trop de notes. Trop de cases, tant mieux, l’éponge est pleine, elle regorge. Si c’est au détriment du dessin, tant pis, je me vengerai plus tard.

Finalement, ce sont des thématiques qui vous intéressaient déjà?

Oui, j’avais commencé, à mes tout débuts, avec La Nuit des temps de Barjavel, en grands formats. J’étais tellement fier que j’ai écrit une lettre à Barjavel. Il m’avait répondu dans la semaine en disant que c’était formidable et qu’on devait se voir. J’étais débutant, en première année des arts appliqués. Ca m’énervait. En un trimestre, j’étais déjà dans une situation de choix. Mes parents me payaient mes études à Paris, avec location d’un appart. Et, moi, je fais le couillon  et je m’engage sur un projet de BD avec un auteur. Pas de bol, il m’encourage en plus! J’ai écrit à mon père qu’il fallait que je quitte l’école, qu’il me laisse faire mon apprentissage comme ça. Pas question! Du coup, René Barjavel a écrit à mon père, sans que je voie cette lettre. Et du jour au lendemain, mon père a changé d’avis et m’a laissé. Plus tard, j’ai demandé à Barjavel ce qu’il y avait dans cette lettre. Il m’a dit: « Je lui ai parlé de tous les projets que j’avais en moi et que je n’ai pas su faire à cause de mes boulots alimentaires. Quand vous avez un fils qui a une telle foi, il faut l’encourager, pas le décourager.«

Avec Koralovski, je vais replonger, ce sera les tomes 6 et 7, ma Nuit des temps. Parce que finalement je ne l’ai pas fait ce bouquin. J’ai présenté mes pages à Métal Hurlant, ils trouvaient ça bien mais ne pouvaient pas laisser le débutant que j’étais s’embarquer dans un truc de 100 pages. Je devais commencer par des histoires courtes. Je me suis dit: « Merde, Métal Hurlant ». Du coup, le projet de La nuit des temps s’évade en pointillés, j’étais plus à faire mes huit pages pour Métal. Et sur ce, Barjavel meurt. Mais il m’avait présenté au patron des Presses de la Cité, le projet était engagé, se développait.

metal hurlant Coup d'état Philippe Gauckler

Donc, sur un événement en Antarctique, la découverte d’une sphère d’or qui va avoir des conséquences sur le monde entier, je n’en suis pas loin. C’était ça que je voulais faire. Avec Koralovski, je renoue avec mes débuts. Je tape même plus fort sur le clou, avec Koralovski, je fais ma Nuit des temps, je réactive le projet mis en veilleuse en 1985. Et qui tient toujours la route, je l’ai relu, tout s’agrège. Mon appétit vorace, c’est pour ça. Je suis en perspective de quelque chose, c’est une énorme vengeance de ma part. Tous les trucs frustrants que je n’ai pas pu développer, je vais les mettre dedans. Je vais tirer tous azimuts.

N’est-ce pas dangereux de voir à si long terme?

Non non, ça fait juste peur à mon éditeur qui se dit: « Pendant qu’il pense à autre chose, il ne pense pas à faire ses traits, à avancer. » On n’a que très peu d’occasions de se dire qu’on détient un personnage qui peut nous faire aller loin, s’enrichir en s’appauvrissant. Je vais faire chier tout le monde. Ce que les lecteurs attendent, ce que moi j’attends en lisant une BD, c’est le programme enseigné dans les écoles aux États-Unis. Quand le personnage affronte une situation moche, ne cherchez pas à l’en sortir, cherchez à rendre la situation encore plus moche. C’est le côté Die Hard de Bruce Willis qui finit en marcel et en sang, avec des éclats de verre. C’est pire, mais est-ce que ça ne pourrait pas l’être encore plus? C’est à ça que je veux conduire mes personnages. Je ne veux pas le faire par opportunisme, mais ce sont eux-mêmes qui s’y conduiront. À long terme, je veux les rescaper à chaque fin de cycle, les remettre en été, puis les replonger dans le bocal.

Ça vous plaît ça?

Je pense qu’on attend d’un auteur de ne pas ménager ses personnages, surtout en papier, ce sont des punching-balls, ils doivent prendre des coups. Je n’ai pas de clause morale me liant à eux. Par contre, aux lecteurs oui. Je dois être loyal, fidèle à mes promesses, à mes engagements. Sinon, ce n’est pas intéressant, un personnage qui ne plonge pas. Moi, je n’aimerais pas être dans une telle situation. Dans la fiction, on adore voir les gens s’en prendre plein la figure: les procès, l’incendie, en haut d’une tour qui s’écroule… Mais comment vont-ils se dépatouiller de ça.

Koralovski Philippe Gauckler Le Lombard accident

C’est peut-être une mauvaise question comme à chaque fois la réalité vous rattrape, mais bon, va-t-on s’émanciper de la réalité?

Oui, je pense que dans le 2, je pars en mode parallèle, je ne suis pas dans la réalité temporelle, pas en Ukraine, pas en Syrie. Mais, ça aura une incidence sur le monde réel. La suite, c’est pareil, je vais sur ce qui nous intrigue, ce jeu de dupe entre USA et Russie, y’a-t-il possibilité de connivence? Ce qui me laisse le champ libre dans la fiction pour exploiter ce qu’on ne connait pas.

Je ne vais pas vous demander s’il y a d’autres projets.

Non, il n’y a que ce vampire, rouge comme du fer chaud, qu’on tape. Il est hors de question qu’il y ait un dérivatif. Le seul dérivatif, ce sont les tomes suivants et les dessins de pub pour me chauffer la main. J’ai la main chaude, je vois des gens. Je ne dois pas rester dans mon coin, ça me ferait faire une oeuvre parano. Mon scénario est imprégné de réalité. Il ne part pas dans son coin.

C’est l’oeuvre de votre vie?

J’en ai le pressentiment. Prince Lao, c’était l’envie d’un enfant, ça a réalisé quelque chose. Ici, avec Koralovski, j’ai l’impression réaliser quelque chose et réunir des choses que j’avais un peu laissées en cours de route et qui sont pratiquement intactes. Qui n’ont pas été détruites par le temps, pas obsolètes. Quand j’ai déplié La nuit des temps, c’était intact. Comme un coffre au trésor. Les pièces ne sont pas rouillées. Maintenant, je dois aligner ce rang de perles. Je dois les rendre les plus belles possible, les polir. Je dois tenir mes promesses. Menacez-moi si ce n’est pas le cas.

Entretien réalisé à la Foire du Livre de Bruxelles le vendredi 27 février 2015.

L’Oligarque, premier tome de Koralovski

Philippe Gauckler, à qui les amateurs de bandes dessinées doivent notamment les quatre tomes de Prince Lao, scénarise et dessine ici une série d’un genre fort différent. Paru fin février, L’Oligarque est le premier tome de Koralovski, un thriller politique haletant sur fond de relations internationales et d’enjeux pétroliers, qui rejoint la collection Troisième Vague. Viktor Borissovitch Koralovski est une sorte de Largo Winch russe, plus âgé (même si cela ne transparaît par dans ses traits) mais tout aussi charmant et brillant. Opposant politique du Président Vladimir Khanine (qui n’est pas sans rappeler un autre président, réel celui-là), il est emprisonné depuis des années lorsqu’il profite d’un assaut mené par un commando pour s’échapper. Les premières pages de cette bande dessinée laissent beaucoup de questions sans réponses et tendent les fils d’une intrigue d’envergure qui s’étendra sur plusieurs albums (les trois prochains sont déjà prévus). Koralovski était « l’homme le plus riche de Russie » et « le roi du pétrole ». La prison a accru sa renommée, installant son statut de martyr et d’opposant politique majeur. Il va désormais devoir trouver ses repères dans un monde qui a changé durant son absence et qui est animé par de vives tensions.

Koralovski - Page 3

La fiction rejoint en de nombreux endroits la réalité, procédant d’une volonté de Philippe Gauckler de mettre en scène une histoire vraisemblable, qui soit « crédible ». Pour ce faire, il s’appuie sur un travail de recherche documentaire solide, réalisé en profondeur. Koralovski n’est pas sans rappeler l’oligarque Mikhaïl Khodorkovski, dont l’auteur s’est inspiré pour concevoir le parcours de son personnage principal : tous deux se sont enrichis sur les hydrocarbures russes lors de la chute de l’URSS, sont devenus extrêmement riches, ont voulu vendre leur société à une multinationale étrangère, ce qui a provoqué l’ire du président russe et leur propre fin. Mais, au-delà des personnages, le contexte est lui aussi directement inspiré de la réalité : luttes de pouvoir, crise économique et, surtout, la fin du pétrole. L’intrigue se complexifie : s’agit-il d’un mythe, permettant le maintien d’une « pénurie durable » sur laquelle une série d’acteurs s’enrichissent copieusement ? Un vaste complot semble en voie de réalisation, et nous n’en saurons plus que dans les prochains tomes : ennemis de l’intérieur ou de l’extérieur, industriels ou gouvernements, une coalition ? Que se trame-t-il exactement ? Qui tire les ficelles et qui pourrait profiter des évènements à venir ?

Koralovski - Page 8

À un scénario solide s’ajoutent des dessins qui représentent de façon assez convaincante l’ambiance morose d’une prison russe, mais aussi les tensions et les secrets qui se déroulent en trame de fond. Le dessin semi-réaliste est assez classique et précis, les traits sont nets et fournissent de nombreux détails, aidés en cela par les couleurs de Scarlett Smulkowski. La volonté de l’auteur de raconter une histoire vraisemblable, sur moins de cinquante pages, l’amène à construire des pages où de nombreuses cases se serrent et, par moment, où le texte occupe une place majeure. Si cette façon de procéder casse un peu le rythme de l’histoire, elle permet néanmoins de distiller de nombreuses informations utiles et ne se fait pas aux dépens des dessins. En définitive, ce premier tome de Koralovski plante le décor d’une aventure dont on attend la suite avec impatience.

Gauckler, Koralovski. Tome 1 : L’Oligarque, Le Lombard, 48 p., 12 €. ISBN : 9782803635306.

Article écrit en collaboration avec Alexis Seny.

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Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

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