Pleins feux sur le cinéma au féminin

Montrer la puissance et la créativité d’une brochette de réalisatrices du monde entier, tout en défendant la création cinématographique belge, tel est le moteur du festival « Elles Tournent ». Pour sa 10ème édition, ce rendez-vous cinéma annuel porté par l’énergie d’une dizaine de bénévoles fait son retour au Vendôme du 25 au 28 janvier. 24 séances sont d’ores et déjà prévues. Rencontre avec Céline Bataille, une des pionnières.

Comment a démarré le projet « Elles Tournent » ?

Tout a débuté par la création d’une asbl il y a dix ans autour du constat que les réalisatrices étaient peu visibles en Belgique. « Elles Tournent – Dames draaien » est une association qui se bat pour faire la promotion des femmes dans les métiers du cinéma. Depuis la création, nos efforts se concentrent autour de deux pôles : le festival né en novembre 2008 au Botanique et les rencontres itinérantes « On The Road » qui se composent de projections et ciné-clubs dans les centres culturels et association. Faire la promotion de films faits par des femmes, sensibiliser sur certaines thématiques, montrer d’autres modèles que ceux véhiculés dans les cinémas traditionnels, encourager les réalisatrices, montrer qu’il y en a partout dans le monde, toucher les cinéphiles, notre projet, c’est tout cela à la fois. Pour qu’il y ait plus de femmes dans le cinéma, il faut montrer celles qui sont là. On a besoin de « role models » pour en inspirer d’autres. Nous nous battons pour montrer que c’est possible.

Depuis le lancement de l’asbl, constatez-vous une progression dans la place occupée par les réalisatrices dans le cinéma belge ?

Le manque de visibilité sur les femmes dans l’industrie du cinéma n’est pas un problème typiquement belge, ni même européen. C’est bien un phénomène mondial. Il y a de plus en plus de collectifs de femmes, de manifestations et de rendez-vous à couleurs féministes. Petit à petit, une prise de conscience se fait. L’intérêt est là. Tout n’est pas gagné pour autant. Je pense notamment à l’événement « 50/50 : 50 ans de cinéma belge » organisé par le Service audiovisuel de la FWB et qui n’a montré que six films faits par des femmes sur les 50 choisis. Ensuite, des histoires sordides comme l’affaire Weinstein ravivent les discussions autour de ces questions. Bien sûr, il faut se méfier des effets de mode ou même d’une récupération marketing. On a toujours peur que l’engouement s’estompe. C’est la raison pour laquelle une association comme la nôtre garde toute son utilité. Nous restons et nous voulons animer ce débat. On a encore beaucoup de choses à faire…

L’année passée, vous avez conduit l’étude « Derrière l’écran… Où sont les femmes » sur le sujet. Quelle image montre-t-elle de la problématique en Belgique ?

Cette recherche exploratoire, qui avait déjà été réalisée en 2009, a pour objectif de cartographier la place des femmes dans l’industrie cinématographique en Belgique francophone. Elle tente d’éclairer le paradoxe suivant : pourquoi les grands festivals ou les chaînes de télévision n’accordent que peu de place aux réalisatrices alors qu’en Belgique et dans d’autres pays les étudiantes sont aussi nombreuses que les étudiants à fréquenter les écoles de cinéma ? Pour citer quelques chiffres de la dernière édition, on peut, par exemple, constater que les étudiantes sont majoritaires dans les études de montage et scripte (62%) et dans le cinéma d’animation (70%), mais aussi en réalisation (55%). Le barrage se fait à l’entrée du monde professionnel. Elles ne représentent que 25,25% des travailleurs dans la réalisation et 29% dans les activités liées au scénario. Les femmes sont également peu nombreuses à oser déposer des dossiers de demandes de subsides. Elles ont tendance à se sentir moins légitimes. Ainsi, seuls 29% des projets sont déposés par des femmes et 32% des projets acceptés sont ceux de réalisatrices.

Le film d’ouverture bouscule les clichés sur les indiennes.

Comment avez-vous conçu le festival ? A qui s’adresse-t-il ?

C’est un festival de femmes pour les femmes, mais pas que. Notre objectif à chaque édition est de proposer des regards différents et de montrer d’autres cinémas. C’est une vitrine. Il y a des réalisatrices qui font du super travail partout, y compris là où on ne pense pas en trouver comme au Moyen Orient ou en Chine. Nous faisons le choix de l’ouverture. Nous recherchons la diversité d’origines, de formats et de styles. Une autre constante: nous mettons également un point d’honneur à mettre en valeur la création belge. Cette année, la séance spéciale cinéma belge se traduit par une séance de courts métrages. « Les belges en short » sont programmés à 14h30 le samedi. Sinon, notre festival s’adresse à tous les cinéphiles et à tous ceux qui apprécient le cinéma engagé. Avec les années, le bouche à oreille a fonctionné. Les réalisatrices et les boites de production nous connaissent. Si avant nous allions chercher des films, aujourd’hui, on nous en propose.

Quels seront les temps forts de cette dixième édition ? Que ne faut-il absolument pas rater ?

L’ouverture qui aura lieu au Bozar le jeudi 25 dès 18h30 fera sûrement partie des beaux moments. Le film Lipstick under my burka de la réalisatrice indienne Alankrita Shrivastava y sera projeté à 19h30. Censuré en Inde après quelques semaines, il met en avant quatre femmes d’origines, d’âges et de milieux différents dans leur combat pour reprendre leur liberté. Après le film, il y aura un échange entre la réalisatrice et le public. Le programme de ces quatre jours est particulièrement dense ! Au total, 24 séances sont prévues. Le fil rouge est de mettre en lumière des films et des documentaires est de montrer des femmes qui œuvrent à un cinéma différent, je pense notamment à Men show their movies, women their breasts, d’Isabelle Suba ou au débat de la plateforme « Elles font des films » animé par la journaliste Hadja Lahbib, première marraine de notre festival, le dimanche. Nous avons des films indiens, russes, mexicains, turques… On veut montrer qu’il y a de la créativité partout. C’est donc difficile de choisir ! J’ai personnellement envie de voir « Maman non merci » le vendredi à 16h30 de la canadienne Magenta Baribeau consacré à la pression sociale qui pèse sur ceux qui ne souhaitent pas être parents.

Constatez-vous une évolution dans la composition du public du festival ?

Depuis deux ans, nous constatons que notre public rajeunit. Nous avons de plus en plus d’étudiants. Cela ouvre d’autres perspectives. Ce qui nous plaît le plus au sein de l’asbl c’est l’échange. Ces quatre jours sont toujours l’occasion de rencontrer des réalisatrices belges. Nous essayons d’en inviter un maximum. Nous voulons rester un petit festival où il est facile de discuter et d’échanger. Avoir des débats intéressants est notre plus grande ambition.

La dernière édition de l’étude est disponible en ligne sur le site d’Elles Tournent, tout comme le programme et les infos pratiques du festival.

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30+, bruxelloise, culture freak et fan de croquettes aux crevettes.

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