Une plongée touchante dans la vie de Madeleine

Madeleine project, c’est désormais le titre d’un livre. Mais, avant d’en arriver là, la journaliste Clara Beaudoux a surtout réalisé un documentaire interactif et progressif, directement sur son compte Twitter, que les internautes pouvaient suivre à l’aide du hashtag #Madeleineproject. Déjà auteure de plusieurs web-documentaires dont Je ne suis plus la même ou comment le cancer du sein m’a changée et Mon veau s’appelle Hashtag, elle a ici expérimenté le tweet-documentaire. Disons-le d’entrée de jeu : la démarche peut paraître absurde a priori, mais c’est sans compter sur le fait qu’elle a débouché sur une magnifique réussite et offre une vraie plus-value dans la pratique du documentaire !

Lorsqu’elle a emménagé dans son nouvel appartement, entièrement rénové, table rase ayant été faite du passé, Clara Beaudoux a rapidement découvert que la cave avait été épargnée. En l’ouvrant, elle a pu découvrir, pas à pas, la vie de l’ancienne locataire, dont elle apprend rapidement qu’elle s’appelait Madeleine, et avait vécu de très nombreuses années dans cet appartement. Qui était Madeleine ? Qu’aimait-elle ? Que faisait-elle ? Que pensait-elle ? On découvre, en même temps que l’auteure, une multitude d’objets et de traces du passé, qui nous renseignent sur la vie de cette femme, qui croise d’autres histoires, mais résonne également, inévitablement, avec la grande Histoire.

Ce récit tout en douceur raconte une belle histoire, qui marque par sa sincérité et nous dévoile une Madeleine attachante, entre réalité et fiction, de par certaines projections interprétatives qui sont réalisées, autant d’hypothèses qui seront confirmées ou infirmées plus tard, au fil des découvertes. Les tweets ont été reproduits tels quels dans le livre, ce qui permet de garder le dynamisme initial de l’écriture et de ne pas le trahir par un travail de reformulation a posteriori. Quelques textes ont été ajoutés afin que les lecteurs puissent en savoir plus sur la démarche documentaire et ses caractéristiques, sur la façon dont l’auteure a vécu cette expérience singulière et sur les pistes qu’il lui faut encore explorer aujourd’hui. Madeleine project, paru aux Éditions du sous-sol (un hasard ?), est un véritable coup de cœur, qui se lit d’une traite, tellement il capte l’attention de celui ou celle qui le lit !

Bonjour Clara Beaudoux ! Combien de temps avez-vous laissé cette cave fermée avant d’oser vous y aventurer ? L’idée de raconter la vie de Madeleine vous est-elle venue instantanément ou est-ce un déclic sur le tard ?

Bonjour ! Entre le moment où j’ai loué cet appartement (et sa cave) et le moment où j’ai commencé le Madeleine project, plus de deux ans se sont écoulés. D’abord parce que je n’avais pas le temps de m’en occuper plus tôt, et puis je ne savais pas bien quoi faire de tout cela… L’idée du projet m’est venue après avoir fait une formation « à la réalisation documentaire ». Cette envie de choses plus documentaires a croisé à ce moment-là ma pratique régulière de Twitter (en tant que journaliste sur un site d’actualité).

Comment vous êtes-vous sentie en vous immergeant ainsi dans la vie d’une inconnue ? Parfois, vous vous adressez à elle (« moi aussi j’adore la patinoire, Madeleine »). Est-ce une façon d’amuser vos lecteurs ou une façon de mettre en mots un étrange sentiment d’être en quelque sorte lié à elle ? N’avez-vous pas parfois l’impression de porter quelque peu atteinte à l’intimité de cette femme, anonyme ? Avez-vous tout raconté ou avez-vous mis certaines informations de côté, par pudeur ?

Ce n’est pas rien de s’immerger ainsi dans la vie de quelqu’un, c’est sûr. Le projet est très prenant, je pense tous les jours à Madeleine. Je me suis spontanément adressée à elle, quand j’étais dans la cave et que j’ouvrais les objets, je me suis adressée à elle d’abord dans ma tête, puis j’en ai rendu compte sur Twitter.

La question de l’atteinte à l’intimité est évidemment essentielle dans ce projet, et c’est une question que je me pose, comme beaucoup d’autres. Je pense que ces questions font d’ailleurs partie du projet. J’y ai répondu à mon sens, afin de pouvoir m’autoriser à continuer : je fais ce projet avec respect et bienveillance vis-à-vis de Madeleine, je préserve l’anonymat de son nom de famille, j’en dresse un « beau » portrait. J’ai choisi dans la cave ce qui, selon moi, était beau ou concernait la mémoire collective. Je n’ai pas « tout » montré. Je sélectionne et j’ai aussi rencontré les personnes qui la connaissaient à la fin de sa vie, et eux m’ont dit qu’ils aimaient le projet.

Vous attendiez-vous à vos découvertes, ou êtes-vous allée de surprise en surprise ? D’après vous, les objets et les fragments d’histoires que vous avez dévoilés nous en disent plus sur la vie de Madeleine ou, plus largement, sur les époques vécues par des générations marquées par des rapports au temps, à l’espace et aux objets (notamment à leur durée de vie) assez différent des nôtres ?

Je ne m’attendais clairement pas à découvrir tout cela. Je pense que tous ces fragments, dans cette cave, permettent de reconstituer le portrait de Madeleine, d’abord et avant tout, même s’il y a certains vides à combler, et donc une part de fiction. Mais je pense que, au-delà d’une seule personne, cette cave concerne notre mémoire collective, elle renferme des fragments de notre passé à tous, de notre Histoire. Je pense que c’est pour cela aussi que ce projet touche autant de gens, car il renvoie chacun à sa propre histoire, à sa propre famille. Il y a dans cette cave quelque chose à la fois de très intime et de très universel.

Le contenu de cette cave interroge aussi bien sûr sur ce que NOUS nous laisserons à notre tour dans nos caves… des disques durs et des ordinateurs ? Un tel projet sera-t-il encore possible dans 100 ans si toutes nos mémoires sont immatérielles ?

Racontiez-vous vos fouilles en live, dans la cave, ou en léger différé, une fois de retour dans votre appartement ? En construisant votre récit directement sur Twitter, vous avez pu, par exemple, faire écouter le bruit produit par de vieux crayons rompant le silence de la cave. Qu’avez-vous pu montrer ou faire de différent grâce à ce média et, a contrario, a-t-il empêché certaines choses ?

Pour la première saison, je racontais mes découvertes en « live », avec un léger différé d’une demi-journée : j’étais dans la cave l’après-midi et je tweetais le lendemain matin. Pour les saisons 2 et 3, j’avais écrit les tweets en amont.

Twitter est à la fois une grande contrainte et une grande liberté. La contrainte principale, c’est évidemment la limite des 140 signes qui, finalement, je pense, pousse à la créativité. Mais c’est aussi une grande liberté car je peux choisir d’utiliser du texte, des photos, du son, de la vidéo, et adapter les outils selon mes besoins pour raconter l’histoire. Et puis, surtout, Twitter permet d’être en contact direct avec les internautes, qui peuvent donc suivre, commenter, et m’aider dans l’enquête en direct.

MADELEINE_TWEETS_S2_360

De temps à autre, vous vous interrogez publiquement sur la fonction d’un objet ou sur d’autres découvertes, ce qui fait ainsi débuter des sortes d’enquêtes collectives. Avez-vous reçu de nombreuses réponses d’internautes ? Y a-t-il encore beaucoup de questions restées sans réponses ou la plupart ont-elles été solutionnées par vos lecteurs ?

Toutes les réponses ont été solutionnées ! J’ai reçu beaucoup de réponses, sur les objets à trouver, mais aussi des participations spontanées, par exemple plusieurs personnes ont réalisé les recettes de cuisine de Madeleine trouvées dans la cave et m’ont envoyé les photos.

Si c’était à refaire, vous recommenceriez ? D’ailleurs, une suite est-elle prévue, ou c’est ici que s’arrête l’histoire ?

Oui, je le referais, ce projet est très prenant mais passionnant. Depuis le livre, il y a eu une saison 3 sur Twitter. Et je ne sais pas encore s’il y aura une suite, j’y réfléchis !


Madeleine project
, de Clara Beaudoux, Éditions du sous-sol, 288 p., 18 €. ISBN : 978-2-36468-209-2.

Tags from the story
,
Written By

Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *