Poder sin poder, un webdoc sur l’autogestion

Alors que l’on n’en finit pas de parler des conséquences d’une crise multiple, que les multinationales licencient à grande échelle, que la confiance dans les responsables politiques est, au mieux, stagnante, il devient urgent de faire preuve de créativité pour dépasser le marasme ambiant et trouver des alternatives qui fonctionnent et sur lesquelles chacun d’entre nous puisse à nouveau avoir prise.

Jeunes diplômés, Edith Wustefeld et Johan Verhoeven sont partis une année durant en voyage pour filmer des expériences d’autogestion qui existent et montrent de bons résultats. Des associations aux communes, en passant par des entreprises, toutes les formes d’organisations que nous connaissons peuvent être transformées pour que les premiers bénéficiaires de celles-ci en deviennent également les premiers acteurs et puissent prendre, ensemble, des décisions qui rencontrent les attentes et les besoins du plus grand nombre. Qu’attendons-nous pour oser coopérer ? Rencontre avec les co-réalisateurs de ce qui est devenu un web-documentaire.

Bonjour Edith & Johan ! Vous avez réalisé ensemble un web-documentaire intitulé Poder sin poder. L’autogestion au quotidien. De quoi ça parle exactement ? Et que veut dire le titre ?

Edith Wustefeld : Poder sin poder parle de communautés qui fonctionnent en autogestion, c’est-à-dire qui s’organisent ensemble de manière complètement différente, en tentant de s’organiser le plus horizontalement possible et en veillant à ce que chacun puisse participer aux décisions qui les concernent. Très concrètement, le web-documentaire présente douze lieux que nous avons eu l’occasion de visiter pendant un voyage d’un an en Espagne et en Amérique latine. Il s’agit d’écoles, de coopératives, d’entreprises récupérées par les travailleurs, de mouvements sociaux, de centres culturels,…

Le titre veut littéralement dire « pouvoir sans pouvoir », c’est-à-dire l’idée d’avoir du « pouvoir de », du pouvoir collectif d’agir, sans « pouvoir sur », par exemple sur les autres ; sans hiérarchie, donc.

Pourquoi vous êtes-vous lancés dans ce projet ? Combien de temps cela vous a-t-il pris pour le faire aboutir ?

Johan Verhoeven : L’idée de ce projet, né vers la fin de nos études, a plusieurs origines. D’une part, j’ai grandi en Équateur, j’avais donc une forte envie d’y retourner. Une fois en Équateur, autant en profiter pour voyager ailleurs en Amérique latine. Et quitte à aller aussi loin, autant en profiter pour voir les choses intéressantes qui existent ailleurs.

Edith : Par exemple, on avait pas mal entendu parler de Marinaleda, un petit village andalou sans police ni curé, où chacun avait un logement et un travail grâce aux terres collectivisées et à la coopérative du village. On se disait que s’il existait un village comme ça, il en existait certainement d’autres, il s’agissait de les trouver !

Puis, en 2011, on a aussi eu l’occasion d’aller à la Puerta del Sol deux semaines après le début du mouvement du 15M (aussi connu sous le nom des Indignés), et c’était incroyable. Ces quelques milliers de personnes qui s’auto-organisaient sans hiérarchie, c’était vraiment fascinant. C’était la première fois qu’on voyait un tel fonctionnement fonctionner à grande échelle.

Johan : Du coup, on a commencé à imaginer ce voyage en Espagne et en Amérique latine, où on irait visiter des lieux autogérés. Et on s’est dit que si on allait découvrir tout ça, il fallait en faire profiter d’autres ! Du coup, on a pris dans nos bagages de quoi écrire, et de quoi filmer !

Edith : Cette préparation, ça nous a pris environ un an et demi, le temps que l’idée se forme concrètement, que nous commencions à repérer des endroits, etc.

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Êtes-vous formés en cinéma, ou c’était de l’impro totale, sur un coup de tête ?

Edith : Non, c’était même plutôt bien préparé. Même si nous ne sommes pas des documentaristes, ni des journalistes professionnels. Mais Yan avait une formation de sociologue complétée par une petite formation de cameraman, et moi j’ai une formation de journaliste. On était donc suffisamment équipés que pour se débrouiller.

Johan : C’est aussi ce qui a donné au final cette forme assez mixte du web-documentaire.

Pourquoi avoir choisi de faire un web-documentaire plutôt qu’un documentaire plus « classique » ?

Edith : À la base, on voulait faire les deux ! Mais c’était quand même un peu ambitieux… Et puis, on avait tellement de matière que c’était hyper dur d’arriver à choisir ce qu’on pourrait mettre dans un documentaire d’à peine une heure, dont le format aurait été particulièrement frustrant car il n’aurait pas véritablement permis de présenter les endroits…

Johan : Nous sommes en grande partie autodidactes, nous avions envie de trouver un format rendant possible l’utilisation de différents types de médias et donnant de la place à certains traitements plus approfondis sans nous enfermer dans un documentaire classique, format que nous maîtrisions moins. Il ne suffit pas de le vouloir pour faire un documentaire, ça demande quand même un regard et une formation particulière.

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Que peut-on apprendre dans ce documentaire ? Qu’avez-vous voulu montrer aux spectateurs-acteurs qui le regardent ?

Edith : C’est un premier pas pour comprendre ce qu’est l’autogestion, comment peuvent fonctionner des groupes où ce sont les gens concernés par des décisions qui les prennent.

Johan : L’idée est de pouvoir inspirer et d’aller chercher ailleurs des réponses à des questions qui se posent à de nombreux collectifs. C’est un voyage au cœur d’expériences très diverses, mais qui partagent une recherche de modes de fonctionnement non hiérarchique. C’est, en fait, montrer l’inverse du fonctionnement habituel de la société.

Edith : En effet, ce qu’on a voulu montrer aux gens, c’est qu’il y a d’autres manières de fonctionner ensemble, loin des systèmes hiérarchiques omniprésents auxquels nous sommes habitués.

Comment naviguer sur le site ? Est-ce qu’il y a un début et une fin, ou on peut y papillonner librement, sans but, et découvrir des informations et des réalités au hasard de sa « promenade », au risque de rater certaines choses ?

Edith : Deuxième option, tu résumes bien ! Plus sérieusement, c’est exactement ça. Regarder tout d’affilée serait relativement indigeste, il y a plus de 3 heures de vidéos, ainsi que des reportages écrits. L’idée est que chacun soit guidé par son intérêt et ses questions.

Johan : C’est une forme qui est en rupture avec un documentaire classique « linéaire ». Ici, l’idée maîtresse est l’interactivité et c’est le spectateur qui va choisir le chemin qu’il emprunte. Il y a en fait quatre grandes sections thématiques : éducation, résistance, culture, travail. Chaque thème demande à ouvrir une porte qui amène à plusieurs expériences parmi lesquelles choisir : Cecosesola, une entreprise autogérée de 1200 travailleurs au Venezuela, les baccalauréats populaires en Argentine, Marinaleda en Espagne,… Une fois dans l’expérience, le spectateur peut choisir une vidéo principale pour découvrir le lieu, puis quelques textes ou vidéos plus courtes qui approfondissent le thème.

Et il y a même un mode d’emploi (en bas à droite sur la page d’accueil) pour ceux qui ne sont pas habitués à la forme !

Avez-vous des projets en cours/futurs dont vous voudriez nous toucher un mot ?

Johan : Après la réalisation de ce projet documentaire, cela nous a paru évident que nous devions passer à la création d’alternatives à notre niveau. Nous avions une multitude d’idées en tête, il nous fallait maintenant en concrétiser.

Edith : Tous les projets dans lesquels nous sommes investis visent un fonctionnement horizontal et autogestionnaire. Ils cherchent tous d’une manière ou d’une autre à transformer la société : qu’il s’agisse du Musée du capitalisme, de la BEES coop, du Réseau ADES,… Cela charrie évidemment un tas de questions et de défis, mais qui continuent de nous faire réfléchir et avancer dans cette quête. Et puis nous avons une tonne d’enthousiasme, aussi !

Le web-documentaire Poder sin poder. L’autogestion au quotidien, d’Edith Wustefeld et Johan Verhoeven, 2015.

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Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

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