Poelvoorde se fait Chaplin en lui demandant la rançon de sa gloire

Post mortem, la gloire n’en finit pas d’avoir sa rançon par les dettes laissées aux héritiers, les scandales et les souillons de la mémoire, aussi. Pourtant, c’est dans son premier sens que Xavier Beauvois a décidé d’appliquer l’adage dans un film burlesque. Et au départ, il y a un fait sordide: deux malfrats qui s’emparent de la dépouille d’un Charlie Chaplin enterré en Suisse pour demander rançon à la famille. Un fait divers notoire que s’approprie Xavier Beauvois (que l’on n’avait plus guère vu derrière la caméra depuis le multi-récompensé Des hommes et des dieux, mais qui en avait profité pour épingler quelques jolis rôles à sa filmographie) pour en faire un conte burlesque, digne hommage personnel au génie de Chaplin. Le plus léger de ses films tout en abordant sans entrer dans les détails une certaine lutte des classes, de celles qui font frémir les citoyens contemporains. Parce que comme le dit Osman (Roshdy Zem) qui tente de joindre les deux bouts dans une caravane avec sa fille (qui envisage d’impossible hautes études de vétérinaire) et sa femme hospitalisée à charge: « On ne parle pas de ce qu’on a envie mais de ce qu’on peut faire« . Mais c’est sans compter la rage de s’en sortir d’Eddy (Benoit Poelvoorde), cerné de ses désillusions mais avec des yeux assez grands que pour croire que tout est possible.

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Eddy, c’est le camarade de longue date d’Osman, qui à peine libéré d’une peine de prison vient trouver refuge chez son ami. Eddy est assez déglingué et assez pauvre que pour croire que tous les mauvais coups sont permis. Et quand il apprend par la petite lucarne du téléviseur qu’il vient de dérober que l’immense Charlie Chaplin vient d’être enterré à deux pas de leur bicoque à 4 roues du bord du Lac Léman, le sang de l’ex-futur-taulard ne fait qu’un tour et le plan aussi macabre que machiavélique: ils vont voler le corps et demander une fameuse rançon. Le doux rêveur de l’impossible va entraîner Osman sur une pente difficile. Les feux de la rampe, mais en inversé, quand les marches semblent bien hautes à monter pour monter socialement. Nous sommes en 1977 et, avec les moyens du bord, ces deux manches-là (ces deux… charlots) montent un coup fumeux (et fumant) qui valait bien une toile de cinéma, 38 ans plus tard.

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Car si Beauvois recompose cette tragi-comédie désopilante à son envie et en s’arrangeant avec la réalité, c’est un écrin à hommages qu’il ouvre pendant près de deux heures: au cinéma de Chaplin, à ces hommes qui vivent pour s’en sortir et s’en sortent pour vivre, à la boîte à nos souvenirs de cinéma grandiose ramenant l’ombre des plus grands, un retour à la fantaisie des clowns (un peu oubliés au profit d’égomaniaques accumulant les vues sur des chaînes Youtube qui n’ont plus rien de relationnelles ni émotionnelles, tristes sires, triste cirque). Avec de (plus en plus) formidables acteurs d’abord, Roshdy Zem et Benoît Poelvoorde, drôle de couple étincelant de complicité, oeil brillant et prodigieux. Puis il y a cette virtuosité grave et légère de Xavier Beauvois, qui renforce l’excellence musicale d’un Michel Legrand au mieux de sa forme en la plaquant sur l’émotion grave d’un Poelvoorde en clown triste et imparable. Car oui dans le sonore d’aujourd’hui, Beauvois recrée le muet d’hier, par petites touches étincelantes. Parfois trop, et trop appuyée aussi (une interminable scène de déterrement), embarrassant le rythme de son film. Mais assez que pour s’offrir à lui-même une merveilleuse mise en abîme de son métier de réalisateur dans la peau d’un Monsieur Loyal régissant ses clowns comme on fait éclater le talent de ses acteurs. Certes, La rançon de la gloire ne fait pas un chef-d’oeuvre qui touchera  à nouveau les dieux, mais son émotion authentique, sa portée testimoniale d’un cinéma vibrant mais oublié et sa tension hésitant constamment entre larmes et rires étouffés en font un grand film avec deux acteurs décidément bien colossaux et un final en grande pompe.

La rançon de la gloire, de Xavier Beauvois, avec Benoît Poelvoorde, Roshdy Zem, Peter Coyote, Lumière, 114 min. Dès le 7 janvier au cinéma.

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Cultureux vorace et journaliste avide, je me promène entre découvertes et valeurs sûres, le plus souvent entre cinéma, musique et bandes dessinées mais tout est susceptible d'attirer mon attention :)

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