Rétro: David Gilmour à Tirlemont : la légende aux limites humaines

Pour un groupe séparé il y a plus de vingt ans (hormis une réunion lors du Live Aid de 2005), on ne peut pas dire que Pink Floyd manque d’actualité, loin de là. En 2013, Roger Waters présentait une nouvelle fois à travers l’Europe son grandiose spectacle The Wall. 2014 voyait, quant à lui, la sortie de The Endless River, une compilation de morceaux inachevés en mémoire du claviériste disparu Rick Wright. Et en 2015, David Gilmour, guitariste de la défunte formation, sortait son nouveau album solo Rattle That Lock avant de lancer une tournée intimiste dans des amphithéâtres européens. On pensait que cette série de concerts serait la dernière, une sorte de chant du cygne auquel quelques chanceux pourraient assister. Et puis, en 2016, Gilmour a eu la bonne idée de donner une suite à ses représentations et de passer par la Belgique. À Tirlemont, plus précisément, pour non pas un mais deux concerts ! Inutile de dire que l’occasion était trop belle…

Shine on your crazy sugar and people

À tête reposée, on peut s’étonner que le musicien ait jeté son dévolu sur cette ville. Car mis à part le Suikerrock et les fameuses boites bleues indispensables aux amateurs de thé et de café,  qui connaît réellement Tirlemont ? Il est vrai que la Grand-Place est charmante mais aussi assez exiguë (ce qui posera certains problèmes détaillés plus loin) et, de plus, elle ne possède pas le charme d’un amphithéâtre à Pompeï ou du Château de Chantilly en France. Bon, on pinaille sans doute un peu ici mais un concert de cette ampleur près de l’Atomium (neuf boules en acier… pardon, on s’égare) aurait sans doute pu apporter ce petit supplément d’âme pas franchement nécessaire mais un peu indispensable quand même quand on va voir une légende

Cependant, l’avantage de cette localisation est qu’on ne risquait pas de se tromper d’endroit (même garé lointainement) puisque l’effervescence se dirigeait tout droit vers le centre-ville. Une fois arrivé là-bas, on pouvait même apercevoir l’écran circulaire typique de Pink Floyd que Gilmour avait amené pour l’occasion. À cette simple vue, on ne pouvait que s’attendre à un show grandiose voire même légendaire, à l’image du maître.

Malheureusement, dès l’entrée, les premiers problèmes d’organisation se font déjà ressentir, à commencer par la difficulté d’accéder au Golden Circle, situé à l’avant de la scène et protégé par de simples barrières nadar. Point ici de chemin facilité ou même de simple fléchage, pour pouvoir s’y rendre, il aura fallu fendre une foule pas toujours très coopérative, entre bousculades sans excuse et vociférations à la limite de l’insulte, comme si finalement, on aurait dû rester à l’arrière en dépit du prix (sucré !) déboursé pour vivre le concert dans les meilleures conditions possibles.

Une fois arrivé à la zone privilégiée, un double constat s’impose : on est vraiment très bien placé, sans être au premier rang, ce qui est appréciable. En revanche, l’espace réservé est trop petit et alors qu’on serait logiquement en droit d’attendre à un minimum de confort pour une représentation debout, on se retrouve rapidement serré comme des sardines, avec à nouveau un cortège de gens qui bousculent les autres pour s’abreuver ou se placent arbitrairement devant des personnes étant là depuis plus longtemps qu’elles, sans oublier les disputes plus au moins véhémentes qui s’ensuivent. Résultat, on passe plus de temps à défendre son territoire qu’à essayer de s’imprégner d’une ambiance d’autrefois que certains essaient de raviver à coup de good weed from Amsterdam

Lose your chains, David !

Les plans vidéos sur les musiciens sont de qualité mais sous-exploités durant le concert...
Les plans vidéos sur les musiciens sont de qualité mais sous-exploités durant le concert…

Le show démarre à 21h30 comme annoncé, en même temps qu’un fin crachin. David Gilmour entame sa prestation par son instrumental 5AM avant d’enchaîner sur son single basé sur le jingle de la SCNF, Rattle That Lock. D’emblée, on remarque que le guitariste, du haut de ses 71 ans, est bien en voix et que son toucher est toujours aussi précis… sans pour autant que la magie opère. Le musicien paraît froid et  clinique, à l’image de son personnel qui contient pourtant quelques joyeux lurons tels que Guy Pratt (basse) ou Greg Philinganes (claviers). On sent le groupe enfermé dans un certain automatisme, sans entrain, ce qui est paradoxal lorsqu’on chante une chanson intimant de briser ses chaînes (Rattle that Lock, lose your chains !)… Ou alors, peut-être est-ce à cause du public qui, s’il est très remuant lorsqu’il s’agit de se sustenter, reste amorphe, si ce n’est quelques vivats au début du spectacle … ?  Même le premier titre de Pink Floyd, What do you want from me ?, ne parvient pas à relancer la machine, mais ce n’est pas, il est vrai, le plus connu…

 The Great Bide in the Sky

Ce n’est qu’aux premières mesures du hit intemporel The Great Gig in the Sky qu’un petit frémissement s’empare de la foule. Il faut dire que c’est l’un des premiers titres où le dispositif lumière et écran n’est plus cantonné aux projections vidéos et aux timides ombres colorées. Il propose un enchaînement bienvenu de plans sur les prouesses du guitariste et de ses accompagnateurs, le tout avec une qualité hallucinante et sans doute appréciable pour les spectateurs cantonnés au fond de la place. Il est d’ailleurs difficilement compréhensible que cette machinerie n’ait pas été davantage mise à contribution durant le spectacle tant sa valeur ajoutée était perceptible. C’est d’autant plus dommage qu’il ne s’agit certainement pas d’un manque de moyens…

Malgré quelques imperfections, le guitariste a conservé toute sa dextérité.
Malgré quelques imperfections, le guitariste a conservé toute sa dextérité.

C’est également regrettable que la performance musicale n’ait pas suivi sur cette chanson très attendue. Ce n’est pas tant la faute aux quelques ratés entendus çà et là qu’à des choristes n’ayant pas su relever le défi vocal attendu. David Gilmour avait pourtant décidé de faire dans l’innovation en alternant vocalises féminines solo (comme sur la version originale) et passages chantés en trio (composé de deux femmes et un homme). Mais la sauce n’a malheureusement pas pris car la choriste féminine manquait de coffre (pas aidée par un sous-mixage constant, il faut l’avouer), tandis que les passages en canon frisaient la cacophonie. Un coup dans l’eau qui a eu pour effet, en même temps que la pluie, de doucher une excitation qui ne demandait qu’à s’enflammer.

Malgré encore quelques fulgurances (Money & Wish You Were Here) çà et là, les titres de la première partie du concert s’achèvent dans une relative indifférence à la fois pour les musiciens et le public !

And I’ve become comfortably numb…

Quelques notes de basse en delay marquent la fin du premier entracte et le démarrage définitif du concert. Avec One of These Days, l’ambiance monte alors d’un cran et le public se lâche enfin tandis que les musiciens multiplient sourires et clins d’œil. Une certaine complicité s’installe entre les deux parties malgré le manque persistant de recours aux éléments visuels et un David Gilmour peu disert. On pardonnera cependant facilement à ce dernier ce peu de communication car c’est davantage avec sa voix et ses mains que ce génie s’exprime et on comprend au fil des minutes pourquoi ce dernier est considéré, à désormais juste titre, comme une légende. En effet, à cet instant, on est littéralement transporté dans l’univers de cet artiste, dans quelque chose de pur et d’atmosphérique, presque ouaté, où la seule chose à faire est fermer les yeux et écouter. On s’éloigne ici des tortures cérébrales et textuelles d’un Roger Waters pour s’approcher de quelque chose de certes moins spectaculaire et dirigé, mais où les cordes sensibles de l’âme résonnent à l’unisson avec celles de la Black Strat (Fat Old Sun, le magistral Coming Back To Life, le suave On a Island). Toucherait-on à quelque chose de religieux ? Peut-être (surtout avec Shine on your crazy diamond repris par le public !) Toujours est-il qu’avec pareilles mélodies, on se rend compte qu’un concert, ce n’est pas seulement le merchandising, la boisson ou le souvenir capté du bout de son smartphone, c’est avant tout être réceptif, sans distraction aucune, à l’artiste, à sa vision et à ce qu’il a à nous offrir. Et quand le son en plein air est d’aussi bonne qualité, on ne peut que s’incliner.

Cette orfèvrerie sonore est une des caractéristiques de Pink Floyd que Gilmour a gardé en héritage en sus de la musique. Mais l’on sait aussi que le groupe, dès ses débuts, s’est intéressé à la création d’ambiances par le biais du traitement de l’image. Cet aspect, le guitariste ne le mettra en pratique que pour les dernières chansons de son set. D’une part, un gigantesque kaléidoscope lors de Run Like Hell (obligeant les musiciens à porter des lunettes de soleil !). D’autre part, un maillage de lasers emplis de fumée lors de Comfortably Numb et son incroyable solo. Visuellement, c’est très impressionnant et les photos prises ne rendent absolument pas justice à la qualité du système. Encore une fois, quand on voit un tel raffinement dans ces ultimes effets, on peut regretter de ne pas en avoir eu davantage…

Les effets visuels clôturant le concert sont de toute beauté, à l'image de ce jeu de lasers
Les effets visuels clôturant le concert sont de toute beauté, à l’image de ce jeu de lasers

 In the flesh ?

 Mais aurait-on pu demander plus ? Ce concert, de par sa logistique et son personnel, proposait déjà des dimensions hors normes, en plus de sa durée : près de trois heures ! Bien peu d’artistes de l’âge de Gilmour sont encore capables à l’heure actuelle de proposer une telle générosité dans l’effort. Une débauche d’énergie ressentie par le guitariste lui-même, qui a dû lever le pied  pour les derniers titres afin de tenir la route (le tempo ralenti de Run Like Hell). Si les légendes sont éternelles, le corps ne l’est pas, finalement à l’image du concert : il y avait du légendaire à contempler, à apprécier et à assimiler, sans doute pour la dernière fois. Mais même si on a conscience d’avoir été privilégié, même si l’attachement que l’on peut éprouver pour un artiste peut pardonner beaucoup de choses, même si on peut avoir été chanceux d’avoir ressenti des fragments de magie musicale à l’état pur, il sera pourtant difficile de se convaincre que ce concert était inoubliable. Tout juste restera-t-il gravé dans la mémoire avec ses imperfections d’impersonnalité, d’erreurs et de public irrespectueux. Avec ses limites physiques et humaines, en somme.

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Rédacteur occasionnel sur plein de choses culturelles.

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