Rétro: Salif Keita au Théâtre de Namur

La musique traditionnelle est un plat qui se mange chaud

Un concert acoustique de musique mandingue fut annoncé le mardi 10 novembre dernier au Théâtre de Namur. Il s’agissait, pour moi du moins, de grande musique. Pour les africanistes de sang, de cœur ou autres découvreurs : le monstre malien Salif Keita, lui-même, a rempli nos cœurs de soleil. Soixante-six ans de générosité, quarante ans de carrière. Quatre maîtres griots et deux choristes sont à ses côtés. Mamadou Diabaté assure inexorablement la kora, héritier de la famille malienne virtuose. Ousmane, Souleyman et Bah Kouyaté à la guitare, au ngoni et au chant sont issus de la lignée hautement musicienne des Kouyaté. Tout semble réuni pour un concert parfait, une soirée extraordinaire.

Je ressortirai de l’écriture de cet article sans jamais avoir su à qui la faute. Faute aux musiciens ? Faute aux régisseurs ? Faute au Théâtre de Namur de ne pas avoir pressenti les choses ? Ma faute à moi, à qui j’en ai voulu pour ne pas avoir réussi (ou presque) à me décrocher de l’aspect technique ? Ce qui est sûr, c’est que, finalement, ce concert m’a déçu à beaucoup d’égards. C’est fort dommage. J’ai la musique de Salif dans le cœur et dans mes pieds. 

Ce moment musical, outre un début au léger problème technique avec une guitare débranchée (ça arrive), a poursuivi sa route dans la médiocrité du son, dans des basses assourdissantes, des couacs et autres incompatibilités, incompatibilités qui auraient pu – certes – se contenter de rester cocasses et originales. C’est vrai. De la musique africaine traditionnelle dans un théâtre d’architecture opéra-opérettes, c’est original. Là où je pensais le choc des cultures comme systématiquement intéressant, jouissif, j’ai découvert ce soir que ce n’était pas acquis d’avance. Pourtant, le défi de faire jouer des musiques trad’ dans un théâtre n’est pas rare. Je pense juste que toutes les musiques ne vont pas dans tous les lieux. De la même manière que toutes les traditions musicales ne conviennent et ne parlent pas à tout le monde.

Il faut s’assurer de l’acoustique, l’équilibrage, les balances et faire un fucking soundcheck professionnel. Je n’ai pas l’impression de demander la lune. Nous parlons là d’un théâtre régional. Je n’exige pas, en auditrice lambda, un soundcheck des plus minutieux mais un soundcheck correct. Alors disais-je est-ce la faute des artistes ou des régisseurs du théâtre ? Cela peut arriver que les artistes arrivent en retard, qu’ils n’aient pas le temps (ou l’envie, disons ce qui est) de faire la mise au point, qu’ils aient un problème de matériel. Cela peut arriver que les techniciens ne fassent pas leur travail…

Nous n’entendions pas le chant des deux sirènes. Plus fort bendiou ! La musique subsaharienne – comme vous le savez sans doute déjà – réside généralement sur des structures concertantes. Une phrase mélodique et textuelle se voit approuvée par un chœur, de femmes, d’hommes, d’enfants, qui répète la même phrase, souvent en tierce ou en sixte. Somme toute, c’est beau. Ici, nous n’avons pas eu ce privilège. Bon, surtout parce qu’elles chantaient à l’unisson (tristesse) et ne chantaient pas avec beaucoup… d’entrain.

En deuxième lieu, des basses – tout droit venues, non pas d’Afrique, mais d’une tradition électro – sortaient du MacBook d’un des musiciens et recouvraient tout, la kora, le ngoni et les chœurs. Moins fort bendiou ! La kora, pourtant instrument si délicieux. Qui plus était jouée ici par un Diabaté. Merde quoi. Quel gâchis. Arrangeons l’arrangeur : j’aurais volontiers remplacé cet ordinateur par un synthé (tant qu’à faire dans l’artificiel autant le faire bien), ou par un balafon, puisque nous pouvions fréquemment écouter son timbre imité en MAO. Ainsi, il faut le dire, avoir un ordinateur sur une scène musicale est toujours un peu désagréable. Nous ne distinguons plus si le son est artificiel ou organique. Or le Théâtre de Namur parlait bien d’un concert acoustique… J’aurais aimé oui.

Parlons peu, parlons couacs. La guitare d’Ousmane Kouyaté ne s’est pas contentée que d’un seul cri. Des regards entre musiciens s’échangent mais rien n’y fait, il est trop tard pour corriger le tir.

Pour finir, qu’on s’entende bien, j’adore danser. Danser sur cette musique, tout son corps exulte. Mais disons qu’un théâtre n’est pas vraiment approprié pour les danses africaines. Pas un souffle d’air. J’ai songé aux personnes âgées ou encore à celles qui logeaient aux balcons. La chaleur était insoutenable. D’autre part, allez trouver un petit coin d’espace pour vous bouger dignement entre les fauteuils noirs. J’ai regretté la grandeur d’une salle retapée, dans une bonne vieille friche. C’est toujours le plus adéquat pour ces états d’abandon.

Salif Keita

Nonobstant ! Une structure construite sur le crescendo, sans jamais de pause, de répit, est appréciable. Folon ouvre le concert. C’est un morceau émouvant. Salif parle de sa mère. La mélodie est tendre et sa voix se déchire dans les aigus. Il est seul sur scène, faiblement éclairé, avec sa guitare. Les deux chanteuses arrivent au morceau second. Elles sont belles, tout de blanc vêtues. Les poignets se tordent élégamment au son d’une musique qu’elles chantent depuis le ventre de leurs mères, dixit. Au troisième morceau, la troupe d’hommes occupe la scène. La soirée est (presque) sauvée. Par l’humain. La chaleur et les soucis sonores que j’ai pu critiquer auparavant sont effacés par la montée en puissance et la présence de l’humain. Salif annonce que c’est le jour de son anniversaire. Puisqu’il est « né vers », c’est tous les jours son anniversaire. Il nous demande un cadeau. Il faut danser pour lui. Les gens se lèvent et dansent, Salif chante et ne s’arrête de sourire, toujours aussi beau, aussi juste, dans ses mélismes et ses propos, bien que ne comprenant point le bambara ! Soudain, il suffit que les premières notes de Mandjou retentissent (le titre succès de sa carrière) et le public devient fou. Ce début reggae est reconnaissable dans le monde entier. Des spectateurs font tourner leur mouchoir (si, si, ils font ça). D’autres qui étaient calmes encore au morceau précédent se lèvent d’un bond pour dandiner du popotin. Une fois la machine chauffée, elle ne doit pas refroidir. On se dirige vers la sueur à grosse goûte. Je présume que c’est bon signe.

Un concert d’un peu moins de deux heures pour huit chansons rassasie peu. Autrement dit, nous avons encore la dalle à la fin. Huit. En deux heures. Huit chansons signifient huit thèmes principaux sur lesquels les artistes tricotent sur huit tonalités, huit grilles rythmiques… Me direz-vous, la musique se veut ainsi. Elle étire, répète, paraphrase pour nous amener à un état de transe. Oui, cette conception du temps, c’est entêtant et oui, c’est culturel. Seulement ces huit chansons n’ont pas été traitées de façon aussi subtile que dans les albums. Comme nous avons pu le voir auparavant, les choristes chantaient à l’unisson. C’est à dire que côté chant, il était dépourvu d’harmonie. La kora ne m’a pas fait jubiler. Trop peu de broderies. Quand bien même, nous ne l’entendions pas. Le long solo de batterie n’avait rien de magique. En clair, j’ai eu l’impression que ce qui m’était délicieux sur ma chaîne hifi à la maison devint plus banal sur scène. Pas immonde loin de là, mais simplement moins étudié.

Vous l’aurez compris : les musiques traditionnelles en théâtre, il faut du lourd en arrangement et que ça ne fasse pas trop bouger, sinon frustration-bonjour. La musique traditionnelle est un plat qui se mange chaud. Mais quand Keita chante, on pardonne tout.

Pour finir  cet article et rester dans le thème, je vous invite vivement au spectacle de danse « Au pied du mur du temps » de la chorégraphe franco-malienne Fatou Traoré, au Théâtre de Namur les 18, 19 et 20 février 2016 à 20h30.

Huit danseurs et cinq musiciens, occidentaux et ouest-africains sont réunis sur le plateau. Ces allers-retours de la Belgique vers le Mali sont aussi une traversée du temps : c’est en puisant dans les danses traditionnelles africaines et dans les langages académiques de la danse contemporaine occidentale ou en revisitant le Boléro de Ravel réinterprété dans un style afro-jazz que ce voyage a lieu. La danseuse et chorégraphe Fatou Traoré orchestre cet ensemble« chaque corps donne à voir son propre son » et où chacun dit d’où il vient.

Il est koriste et chanteur. Elle est née à Bamako, lui à Berlin. Elle a un père malien et griot, une mère française. Il est belge et a grandi en Côte d’Ivoire. Elle est franco-américaine et a des origines peuls. Venez rencontrer toutes ces identités sur la scène du Théâtre de Namur.

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En Belgique depuis deux ans, j'ai travaillé à la Maison de l'Amérique Latine puis à la Jazz Station à Bruxelles. Vous me trouvez surtout dans la rubrique musique. Mon dada? Les musiques trad et électro. J'aime aussi beaucoup le milieu muséal et le septième art. Quand je n'ai pas de la musique dans ma tête, c'est voyage dont je rêve. Je parle fort et suis un peu j'tée, mais si vous me lisez, ça va mieux ! Très malheureusement, l'aventure Culture Remains est bientôt finie pour moi : je pars à Montréal pour un master d'Ethnomusicologie. En attendant, c'est depuis Liège que je profite de mes derniers moments en Begique.

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