Rêver Eisner au Centre Belge de la Bande Dessinée

Il était temps.

Il était temps de consacrer une exposition à Will Eisner, l’un des papes de la bande dessinée. Le Centre Belge de la Bande Dessinée s’y est collé, sous le haut patronage de Paul Herman, commissaire d’exposition bienveillant et veinard d’avoir pu rencontrer l’auteur américain de son vivant. Pour ceux qui l’ignorent encore, Will Eisner est mort en 2005, après avoir donné ses lettres de noblesse au roman graphique dans les années quatre-vingt. Au-delà de cette proposition qui révolutionna la bande-dessinée, Paul Herman a voulu offrir un aperçu de la carrière complète du vieux briscard judéo-new-yorkais.

Retour aux sources, donc. Au Spirit, donc, cet anti-héros créé pour les comics américains dans les années quarante. Pied de nez minoritaire à l’univers comics, le Spirit n’a de super héroïque que le masque. Là gît déjà tout l’humour de son créateur, peu compris du grand public à l’époque, ce qui explique l’abréviation de sa parution. Le Spirit s’arrête début cinquante. Will Eisner se tourne alors vers une production plus alimentaire, illustrant des magazines utilitaires pour soldats et Américains moyens, tout en poursuivant une certaine réflexion sur le médium bande dessinée, par ses recherches poussées et les cours qu’il donne parallèlement. Arrive enfin l’âge d’or, c’est-à-dire dans le cas qui nous occupe, celui de la retraite. Débarrassé de ses dessins commandés, il aborde à soixante ans le tournant de sa carrière et pose les fondements du roman graphique, avec un art consommé de la narration. A Contract with God marque ainsi le début de « sa troisième vie », comme aime à l’appeler Paul Herman. Mêlant ses influences littéraires à son intérêt pour les graveurs du vingtième siècle, Eisner réinvente le récit graphique en osant les noirs et blancs sublimes, une narration qui assume pleinement sa veine littéraire et surtout une mise en page qui se passe des cases classico-classiques pour laisser les dessins dialoguer entre eux. Le résultat est spectaculaire et valut à l’auteur une reconnaissance internationale, ainsi qu’une pléiade d’héritiers.

C’est sur cette carrière inégale et inégalée que se propose de revenir la petite exposition temporaire du CBBD. Paul Herman a sélectionné des dizaines de planches permettant de retracer toute l’évolution du maître. Il est allé piocher directement dans la collection de Peter Janda, un libraire gantois qui au fil des années a amassé un petit trésor d’originaux de Will Eisner. Il les a mis gracieusement à la disposition du CBBD et a même veillé à la publication d’un catalogue de l’exposition. Une telle débauche de planches originales de Will Eisner ne peut se manquer. On y redécouvre le génie de celui qui donna son nom à un Award américain de son vivant. Passage obligé de tout amateur de bande-dessinée et de tout possesseur de curiosité, l’exposition permet de se plonger dans la virtuosité graphique de ce grand monsieur.

L’espace des anciens Magasins Waucquiez étant ce qu’il est, celui laissé aux expositions temporaires est toujours très réduit. On en fait vite le tour. Les panneaux explicatifs ne sont pas légion et pour la plupart agrémentés d’un texte très superficiel. Mais l’essentiel est là. Le trait Eisner se développe imperturbablement sous les yeux du visiteur. Qu’il soit ou non féru de bande dessinée, ce dernier prendra la pleine mesure de l’histoire à laquelle il est en train d’assister, celle de la naissance de la graphic novel, genre, format, whateveryouwant, devenu tellement important aujourd’hui qu’il est bon de retourner aux sources. Il est tellement rare d’avoir accès à autant de planches originales d’Eisner qu’il faut absolument aller se rincer l’œil, ressortir avec un coquard et se dire que décidément, le talent c’est quelque chose.

L’exposition se déroule jusqu’au 2 mars 2104. Cela vous laisse encore un peu de temps, mais courrez-y tout de même admirer Eisner The Magnificent, et profitez-en pour visiter le reste du musée…. Pour plus d’informations, rendez-vous sur le site internet du CBBD.

Tags from the story
,
Written By

S. aime la bande-dessinée et le cinéma, les images qui parlent, quoi.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *