Le roi se meurt, Ionesco sévit

« Le roi Béranger est dérangé. Il a mal à ses organes. Il s’affaiblit. Il perd tout pouvoir sur les choses et les personnes qui l’environnent. Sa deuxième épouse, Marie, ne sait où donner des pleurs devant le dépérissement de son roi et ne veut entendre la vérité assénée froidement par la première reine, Marguerite, plus âgée et plus sage qu’elle. Marguerite sait pourtant pourquoi le royaume s’affaisse inexorablement, pourquoi la sécheresse s’installe, les frontières reculent, la population disparaît, les fissures apparaissent. Avec la doctoresse restée au chevet du roi malade, elle va tenter de préparer pour un dernier voyage celui qui n’est déjà plus l’ombre de lui-même. »

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Lui-même, il n’y a que cela qui compte. Le roi Béranger s’est noyé dans son nombril rabougri et ne peut admettre qu’il n’est pas éternel, pire, que d’autres lui survivront. Le fou croit pouvoir braver la grande faucheuse par la magie de sa couronne et c’est tout le pays qui trinque de cette indécence. 1h30 durant, le souverain pantin livrera sa dernière bataille pour ne pas être homme.

1h30, c’est long. Surtout qu’on comprend très vite l’angoisse monothématique de la pièce, à savoir la mort. Voir Le Roi se meurt, c’est assister à une loooooooooongue agonie, passant par plusieurs stades physiques et psychologiques, certes, mais toujours ponctuées du même refrain : « Je ne peux pas mourir/Je ne veux pas mourir/Ok, je vais mourir ».

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Cette pièce de la maturité, Ionesco a cependant eu la gentillesse de la rendre plus compréhensible que ses précédentes, opérant un « virage un peu rhétorique »; plus hanté aussi. Unanimement saluée par la critique, elle livre une clé essentielle de l’auteur: savoir l’obsession de la mort. A lire son Journal en miettes, on se rend compte que cette angoisse le tient depuis l’enfance. La maladie qui l’a rongé juste avant d’écrire Le Roi se meurt a encore un peu plus précipité cette torpeur morbide, dont il tente de se délivrer par la dramaturgie  : « C’est avec une sorte de satisfaction que j’écris sur la misère et sur l’angoisse; comment peut-on parler d’autre chose quand on a la conscience que l’on va mourir? ».

Pour en parler, Eugène Ionesco ressort de son chapeau un personnage qu’il a déjà plusieurs fois exploité par le passé, le bon vieux Béranger. En fait de personnage, il s’agit d’un nom que l’auteur se plaît à donner à plusieurs de ses héros au gré de ses œuvres. Pour lui, c’est l’homme universel. Mais pour clouer le bec aux critiques qui y voyaient l’homme petit bourgeois dans ses pièces précédentes, il a décidé d’en faire un roi, polygame s’il vous plaît, car  « Nous avons tous deux épouses: la vie et la mort ».

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Ce roi, c’est Pietro Pizzuti qui l’incarne aux Martyrs, mouillant la chemise, qu’il enlève bien vite pour offrir au spectateur son corps musculeux qui se déglingue. Avec une souplesse de danseur, le comédien italien cabriole sans cesse, effectue des entrechats désespérés pour échapper à sa destinée. Une interprétation personnelle qui emmène le héros classique vers des rivages extatiques intéressants.

A ses côtés, Valérie Bauchau et Catherine Decrolier, respectivement reine Marguerite et doctoresse, montrent l’étendue de leur talent, campant des femmes fortes, droites dans leurs talons et peu sensibles aux jérémiades de Béranger. Leur rôles sont évidemment moins physiques que ce dernier, mais elles restent toutes deux d’une justesse impeccable du début à la fin.

Il reste à saluer le jeu sur les lumières, quelques trouvailles de mise en scène, et la pertinence des petites bulles musicales; avant de vous encourager à profiter des tous derniers jours de programmation de ce grand classique du théâtre français.

Le roi se meurt

Jusqu’au 26/05/2014 au Théâtre de la Place des Martyrs

Texte de : Eugène Ionesco

Mise en scène et scénographie : Christine Delmotte

Avec Valérie Bauchau, Catherine Decrolier, Fabian Finkels, Pietro Pizzuti, Flora Thomas et Anaïs Tossings.

Tarifs : 16,50 euros (adultes), 10,50 euros (étudiants),…

Durée du spectacle : 1h30

Plus d’informations sur le site du Théâtre des Martyrs

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S. aime la bande-dessinée et le cinéma, les images qui parlent, quoi.

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