Rokia Traoré : Beautiful Africa, l’album de la maturité

À bientôt quarante ans, égérie africaine involontaire mais assumée, Rokia Traoré fait aujourd’hui rimer son nom avec liberté, femme engagée et nouvelle tonalité ! Mais est-elle si différente de cette femme que le public a découvert pour la première fois il y a quinze ans à l’occasion du festival Musiques Métisses d’Angoulême ?

Pour y voir plus clair, procédons à une brève autopsie de cette métamorphose. Une « liane gracieuse et longiligne », une « chrysalide transformée en papillon », nommée ainsi par certains, Rokia Traoré est celle dont on aime inlassablement détailler les attraits physiques et les dons de danseuse hors pairs. Une description minutieuse allant parfois jusqu’à l’observation de la moindre posture ou inflexion de son sourcil, laissant croire que toute personne croisant son chemin ne peut qu’immanquablement tomber sous son charme humble et altier. Oui, les deux à la fois, pourquoi pas !

Il est certain que cette posture d’honnêteté et d’humilité semble avoir toujours constitué une part importante de sa personnalité transparaissant dans ses performances scéniques. Généreuse avec son public, elle n’hésite pas à donner de sa personne en proposant, à l’occasion de la tournée de son tout dernier album Beautiful Africa, un spectacle de deux heures, défiant tout standard actuel en la matière. Elle précise d’ailleurs à ce propos à l’occasion d’une interview pour le magazine Slate que ses traits caractéristiques sont ceux de ses origines bambaras.

Sa culture, dont elle parle avec emphase, est un mix glané au gré de son enfance passée à suivre son père diplomate malien à travers les Etats-Unis, l’Europe et le Moyen-Orient ainsi que de son insatiable appétit pour tous genres musicaux confondus. Ses cinq albums (Beautiful Africa (2013), Tchamantché (2008), Bowmboi (2003), Wanita (2000), Mouneissa (1998)) ont d’ailleurs toujours témoigné de cette diversité. Les deux premiers dénotent de son désir de voir se rencontrer modernité et tradition malienne, en unissant la guitare acoustique, au balafon et au ngoni (luth malien) autour d’un style roots et variété.

Une rupture apparaît à la sortie de l’album Bowmboi, marqué par des rythmiques plus rock, blues et folk et par la présence de quelques morceaux interprétés timidement en français. Avec son dernier album paru au mois d’avril 2013, il semble que chanter en français lui soit maintenant devenu plus naturel. La voix doucement éraillée et parfois scandée qu’on lui connaît, est aujourd’hui remplie d’une émotion affirmée très rock. Sa tonalité griotte soutenue par un talentueux djeli ngoni (Mamah Diabaté), n’est pas pour autant gommée et reprend son envol dès que le bambara réapparaît. Ce nouvel album laisse également entrevoir des riff blues et folk ménageant de belles respirations musicales. Enfin, un soupçon d’afrobeat finit de bâtir ce bel édifice, auquel le live n’enlève rien.

Pour achever l’autopsie de cette mutation, ce dernier album a été composé en partie au Mali (À ce propos et pour plus d’informations sur ses projets d’aide à la création au Mali : http://www.fondationpasserelle.com/.) Puis, les troubles politiques apparus au Mali en 2012 l’obligent à finaliser l’album en Angleterre, sous le patronage du producteur anglais John Parish (P.J. Harvey, Tracy Chapman…). C’est cette triste actualité et son constat d’impuissance qui l’on amenée à composer le morceau éponyme de ce cinquième album Beautiful Africa. Un cri de révolte en même temps qu’une déclaration d’amour adressée au Mali (pays se partageant aujourd’hui avec la France, son lieu de résidence) et d’aspiration à une grande liberté, semble être une savante recette pour la composition d’un album sincère où la musique occupe la place centrale.

Eva

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