ROMEO ET JULIETTE

« La plus célèbre histoire d’amour!… qui est aussi celle de notre plat pays, de deux communautés qui entretiennent inlassablement un rapport d’amour-haine. Des Capulet du Nord, de nouveaux riches issus de décennies de lutte pour l’identité flamande, des Montaigu du Sud, empêtrés dans les privilèges d’une vieille aristocratie à la française et adeptes du «non» ; des langues différentes mais une même lutte contre les occupants de tout bord, et surtout un même partage des grands courants spirituels et artistiques qui ont traversé l’histoire de leur pays. Mais des voisins qui s’entre-déchirent malgré leur meilleure volonté. »

Quelle belle idée ! Quel meilleur cadre pour mettre en scène le lien d’amour-haine qui définit depuis des décennies la relation entre les deux communautés belges que la pièce de Shakespeare ? D’un côté, les Capulet : flamands, néerlandophones, élégants, normés, précis, un peu bling bling, un (petit) brin fantasque. De l’autre, les Montaigu : wallons, francophones et UNIQUEMENT francophones, rêveurs, désinvoltes, parfaites allégories du charme discret de la bourgeoisie.

Dans cette vision moderne de la tragédie, toutes les frictions, les petites querelles belges sont mises en évidence, sans trahir le texte de Shakespeare. Les préjugés, les malentendus, la défiance, la barrière de la langue : tout est là, Roméo peinant à baragouiner quelques pauvres mots de flamand tandis que les Capulet sont fatigués de toujours devoir faire des efforts. Le jeu des acteurs met encore en exergue cette opposition, du moins à mes oreilles de pure Française : les francophones jouent beaucoup sur la phrase et font la part belle au texte. Avec malice et emphase, ils semblent jongler avec les mots, tel Mercutio (Olivier Constant) dont l’interprétation flamboyante apporte une véritable dynamique à l’ensemble, tandis que le jeu flamand est plus ancré dans le corps, dans la représentation, dans la transmission, à l’image de la nourrice (Els Olaerts) dont les brillantes interventions drolatiques font mouche à chaque fois.

A l’ère numérique, les attaques se font sur le net, en postant des vidéos de ses adversaires déculottés. Patrick Descamps campe admirablement un Frère Laurent 2.0, en blouson de cuir sous sa soutane, au parler franc, et nous donne à voir le visage d’une nouvelle église: décomplexée, engagée auprès de ses ouailles, quand bien même il faudrait dévier quelque peu du droit chemin. La touche résolument rock de la pièce est apportée par l’excellente bande son du groupe liégeois My Little Cheap Dictaphone, qui par ses duos homme/femme en anglais et la voix agréablement éraillée, participe à créer définitivement le lien avec la tragédie de Shakespeare.

La fantastique scénographie de Damien Caille-Perret finit d’ancrer la pièce dans un environnement à la fois moderne et romantique: les comédiens évoluent sur une verrière surplombant la ville, fragile plateau sur lequel il faut sans cesse trouver son équilibre, chercher des appuis sur les travées sous peine de chuter. Tout autour, les toits de Vérone, sur lesquels Roméo, Benvolio et Mercutio évoluent gracilement lorsque, entre chien et loup, ils arpentent la ville à la recherche de leur bonheur. Le jeu de lumières, enfin, achève de donner à la pièce une esthétique remarquable.

Né d’un père flamand et d’une mère wallone, Yves Beaunesne connaît personnellement tous les enjeux (et les difficultés) de la cohabitation belge et relève brillamment le difficile pari de rassembler sur un plateau deux styles de jeu, deux langues, deux conceptions du théâtre. Si le surtitrage, parfois lent et hésitant, complique par moments la compréhension de la pièce et nous éloigne du plateau et du jeu d’acteurs, on se surprend à apprécier la musicalité de la langue flamande, qui nous semble pourtant au quotidien si souvent agressive, rude.

La scène finale, d’une esthétique époustouflante, rassemble les personnages pour une mise au tombeau style renaissance flamande à couper le souffle. Les costumes soignés, la lumière subtile et la bande son nous transportent instantanément devant un tableau de grand maître. Devant les corps de leurs enfants morts par bêtise, les deux clans finissent par se donner la main, nous rappelant que Wallons et Flamands partagent, au fond, la même culture. 

Du 07/01 au 15/02 au Théâtre Le Public.

Texte :  William Shakespeare

Adaptation, traduction et dramaturgie : Marion Bernède avec la participation d’Alain Van Crugten

Mise en Scène : Yves Beaunesne

Avec: Laurens Aneca (Comte de Pâris), François Beukelaers (Capulet), Gilian Petrovski (Roméo), Olivier Constant (Mercutio), Thomas Mustin (Benvolio), Mout Uyttersprot (Tybalt), Patrick Descamps (Frère Laurent), Simon Baetens (Grégoire), Sophia Leboutte (Lady Montaigu), Bien De Moor (Lady Capulet), Els Olaerts (Nourrice), Evelien Bosmans, Matilde Casier (Juliette)

Musique : My Little Cheap Dictaphone

Durée : 2h25 avec entracte

Tarifs : de 8€ à 25 €

Plus d’informations sur le Public.

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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