Savoir-vivre

Mêlant des textes de plusieurs recueils – « Manuel de savoir-vivre à l’usage des rustres et des malpolis », « Vivons heureux en attendant la mort », « La Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède » à des écrits inédits, Michel Dydim et Catherine Matisse font revivre Pierre Desproges en mettant habilement en scène sous forme d’un dialogue les réflexions de l’auteur. Le couple se donne ainsi la réplique en évoquant le savoir-vivre, « la somme des interdits qui jalonnent la vie d’un être civilisé c’est-à-dire coincé entre les règles du savoir-naître et celles du savoir-mourir ». Ils nous racontent ainsi « l’histoire du monde, de la genèse, au péage autoroutier de Valence. Ils sont tour à tour Adam et Eve, Titi et Grominet, Riton, le beau-frère de la femme de Dieu, Sabrina ou Françoise Sagan. Tendres ou triviaux, violents ou désespérés, mais quoi qu’il arrive inséparables, ils demeurent liés à jamais comme les deux faces d’une même médaille frappée au sceau de l’absurde et du délire. »

Pour la petite française presque trentenaire que je suis – et donc issue d’une génération ayant assez mal connu Pierre Desproges, décédé en 1988 – l’acteur représente un monument de l’humour cynique et grinçant à la française, mais aussi la fin d’une époque, où, au travers d’une langue précise, irrévérencieuse et incisive, les sujets les plus sensibles pouvaient être abordés.

Voilà donc ce que j’étais venue chercher au théâtre Varia : une rencontre avec un auteur maniant avec virtuosité la langue française, osant tout, n’hésitant pas à prendre le public à contre-pied des positions convenues, avec un sens de l’ironie et de la dérision propre à dérider les plus réticents, et surtout à faire réfléchir tout un chacun sur l’homme, ses fragilités et ses contradictions. Et c’est bien ce que j’y ai trouvé !

La scénographie de Olivier Irthum est très simple : un mur de lumière numérique, un pupitre qui se transformera en écran, une lampe. Et c’est tout à fait pertinent, tant le texte est riche et foisonne de références et de bons mots. Et les acteurs, allant jusqu’à reprendre les mimiques « Desprogiennes », s’en donnent à cœur joie : Dieu et ses « conneries » : Dachau au même titre qu’Enrico Macias, les enfants et leurs cadeaux de fête des mères (car n’est-ce pas une injuste que nous ne puissions leur rendre la pareille et leur fabriquer «des schtroumpfs pas chers, avec deux boulette de mie de pain, et quatre allumettes pour les pattes » ?), la rencontre avec l’être aimé débouchant sur la question cruciale de savoir s’il est de bon ton de partir accompagné de sa femme en voyage de noces (vous devinerez aisément la réponse), les manières de différencier les adulte des enfants («La naïveté grotesque des enfants fait peine à voir surtout si l’on veut bien la comparer à la maturité sereine qui caractérise les adultes. Par exemple l’enfant croit au Père Noël. L’adulte non. L’adulte ne croit pas au Père Noël. Il vote. »), ou encore la révélation soudaine et inéluctable du mal profond et incurable qui nous atteint tous, la vie, sont ainsi quelques-uns des nombreux sujets abordés, n’ayant pas pris une ride et faisant toujours autant sourire et réfléchir.

La façon d’aborder les femmes aura toutefois surement fait grincer quelques dents dans la très jolie salle du théâtre Varia, car s’il faut reconnaitre que l’implication de Catherine Matisse, comme l’habile mise en regard des travers des hommes et des torts des femmes, gomment en partie la misogynie du texte, quelques répliques restent cinglantes, à l’instar de la séquence où les comédiens questionnent l’existence d’une âme féminine, pour en conclure que « Dépourvue d’âme la femme est dans l’incapacité de s’élever vers Dieu. En revanche elle est en général pourvue d’un escabeau qui lui permet de s’élever vers le plafond pour faire les carreaux. C’est tout ce qu’on lui demande. ».

L’irrévérence d’il y a quelques années à ce sujet a ainsi bien mal vieilli mes semble-t-il, (bon ?) signe du temps qui passe ? C’est ce que j’aime à en conclure.

Sur scène l’unité du spectacle tient donc à ce fil conducteur : le savoir-vivre. On rit, on est choqués, on sourit, on est consternés. On passe en tous les cas un bon moment.

« Les gens n’ont pas d’humour », se plaignait Desproges : le spectacle n’en manque pas, allez-y et donnez-lui tort!

Du 23/02 au 03/03 au Grand Varia, 78 rue du Sceptre à 1050 Bruxelles. De 8€ à 20€.

De : Pierre Desproges.

Mise en scène : Michel Dydim et Catherine Matisse.

Avec : Michel Dydim et Catherine Matisse.

Plus d’informations sur le site du Varia.

Pour aller plus loin sur Desproges.

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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