Scott McCloud, esthète de la bd, sculpteur de l’émotion

Avec Le Sculpteur, le théoricien de la BD Scott McCloud signe son premier roman graphique mais surtout, bien plus encore. L’auteur américain prouve, enfin, qu’il a tout saisi de son Neuvième Art chéri avec une bande dessinée qui vous bouleverse dans tous les sens et fait mouche à chaque page.

Le sculpteur - SCott McCloud - Rue de Sèvres - baiser

J’avoue, pour moi, Scott McCloud était surtout l’auteur remarqué et remarquable de l’Art Invisible (et plus largement de sa trilogie Understanding Comics), ce formidable essai en bande dessinée didactique et brillamment intéressant. Un livre qui fit date et dans lequel Scott McCloud se dessinait en maître de cérémonie et prenait le lecteur par la main dans l’histoire et la tenue de la BD. Un ouvrage qui m’a marqué, puisque je l’ai lu et utilisé en long et en large pour mon mémoire sur la bande dessinée du réel. Pourtant, pour moi et sûrement beaucoup d’autres, Scott McCloud n’avait pas fait grand chose d’autre que ses théories révolutionnaires (par le fond mais aussi la forme, asseyant la BD comme un média pouvant rendre intelligible la réalité). Pas grand chose d’autre qui n’ait traversé les océans à grande échelle.

Et, là, BAM, l’alerte vient de chez Rue de Sèvres, Scott McCloud sort Le Sculpteur. Une brique, un roman dessiné de 482 pages. Avant même la lecture, la tension monte, l’adrénaline des coups de foudre pressentis. Le Sculpteur, c’est Faust renouvelé, Faust façon 2015, plus actuel que jamais, qui fait un pacte avec David Smith. Un David Smith comme tous ceux qui se prénomment pareil, aussi banalement, des homonymes anonymes du bottin. Mais ce David Smith-là est un artiste, un sculpteur qui a des rêves de gloire et de reconnaissance, mais pour qui la chance n’a pas tourné. Il s’évertue à tenir des promesses, dur comme fer, aussi absurdes soient-elles, et continue à croire en son potentiel artistique alors que les galeries ne se laissent plus convaincre et qu’il est sans le sou. Alors, lui, si jeune, quand la mort se présente sous les traits d’un vieil oncle disparu et enterré depuis longtemps, et lui propose un pacte, David accepte. Il n’aura désormais plus que 200 jours à vivre pour bâtir son oeuvre avec un don incroyable: sculpter n’importe quelle matière à mains nues. Sauf que quand l’amour se présente en la personne d’un vrai ange gardien, les choses ne sont pas aussi faciles et pourraient bien remettre en cause ce pacte de mort programmée et irréversible.

Le sculpteur - SCott McCloud - Rue de Sèvres -passé

Sur un pitch à la Marc Levy (non, je ne suis pas le seul à l’avoir pensé), Scott McCloud livre une oeuvre dense dans laquelle se superposent différentes couches interconnectées: le rapport à l’amour, le rapport à la mort aussi, la conception de l’art entre élitisme (des marchés de l’art bien hypocrite où quelques élus se prennent pour de nouveaux Midas) et succès public, le poids du regard des autres, le poids de son propre regard surtout. Avec maestria, McCloud arrive à consolider tous ces vastes thèmes autour de cette identité de l’artiste. Qu’il interroge. Qu’est-ce qu’être un artiste aujourd’hui? Est-ce encore une place privilégiée, un statut? Cela vaut-il la peine de se battre pour n’être, en fin de compte, même pas sûr d’être reconnu à sa juste valeur, ou du moins celle en laquelle on croit? Cela vaut-il la peine de vendre son âme au diable pour ça? Et est-il réellement nécessaire de vouloir surpasser ses échecs quand on pourrait tout envoyer balader? Des questions, il y en a des tonnes soulevées dans cette oeuvre. McCloud n’y fournit qu’une explication, parmi tant d’autres et bien à lui. Car oui Scott McCloud est un théoricien adulé (le mot n’est pas trop fort) mais il a aussi connu ses déconvenues: on se souviendra notamment de son « noble échec » de The new Adventures of Abraham Lincoln (alors qu’il avait voulu mélanger dessin réel et fond informatisé).

Le sculpteur - SCott McCloud - Rue de Sèvres - monde de David

Dans cette fiction, Scott McCloud prouve son excellence et sa connaissance incroyable des codes de la BD, sans une case de trop, sans un phylactère en surplus, tout est maîtrisé. De la maîtrise qui fait les meilleurs chefs-d’oeuvre. McCloud parvient à réaliser près de 500 pages qui, non seulement, coulent de source mais sont loin d’être évidentes et inciteraient presque à la relecture pour bien saisir chaque détail. McCloud prend pouvoir sur le temps, le ralentit parfois dans des scènes plus posées de discussion, et l’accélère dans des pages où les héros prennent presque vie, en réel. Puis que dire de ces scènes sous la pluie, parmi les plus belles que la bande dessinée ait comptées. Le mélange de tout ça est hallucinant. McCloud nous surprend, nous emporte dans ce Sculpteur dont le final est aussi prodigieux qu’inattendu. Du grand art!

Le Sculpteur, par Scott McCloud, Rue de Sèvres, 482p., 25€

 

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Cultureux vorace et journaliste avide, je me promène entre découvertes et valeurs sûres, le plus souvent entre cinéma, musique et bandes dessinées mais tout est susceptible d'attirer mon attention :)

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