Sélection BD: Un linge sale tout en couleur, Philip et Francis désopilant et Dodier maître du suspense

Ça y est, l’été est fini, septembre aussi, laissant peu à peu place aux plaisirs de lire. Septembre fut riche en sorties et en bonnes surprises. Voici notre sélection:

Le linge sale de Pascal Rabaté et Sebastien Gnaedig, polar campagnard et (trop) inattendu

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Pascal Rabaté mène une double vie entre cinéma et images fixes qu’il scénarise et/ou dessine. Quel que soit le domaine, c’est toujours avec brio et une bonne dose de singularité. Pour son retour à la BD après l’excellent film Du goudron et des plumes, c’est côté scénario qu’on le retrouve en compagnie de Sébastien Gnaedig au dessin, pour une histoire de vengeance nourrie par de longues années sous les verrous.

Car, oui, si Martino a passé près de vingt ans derrière les barreaux (pour un crime d’amour loupé ayant tourné au jeu de massacre) et qu’il est aujourd’hui libéré pour bonne conduite, il n’a pas oublié ses espoirs de vengeance à l’égard de l’homme qui lui a pris sa femme et mène des activités plutôt douteuses. Non, sa vengeance, Martino l’aura, quels qu’en soient les prix et les vies: sa femme et sa famille n’y échapperont pas non plus.

Telle est la promesse plutôt alléchante de ce linge sale dont l’odeur n’a d’égal que le plaisir rencontré à la lecture de ce nouveau cru « rabatéen ». Car oui, Pascal Rabaté est un auteur à part, aux idées fantasques et bourrées d’originalité. Le linge sale en est une formidable preuve forgée dans l’humour noir et la chronique de la bêtise humaine entre campagne et ruralité. Car Martino comme son ennemi juré Gérard n’ont en rien inventé le fil à couper le beurre, conclut-on à la fin.

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Mais ce constat n’en est que plus propice à des péripéties loufoques entre les combines truandes et abracadabrantes de l’un et celles meurtrières de l’autre. Un choc pimenté du savoir-faire inégalable de Rabaté dans les dialogues croustillants et riches en patois. À travers des répliques cinglantes, Rabaté s’affirme de plus en plus comme un Audiard de la BD (« On est en chaleur? Éh bien, je refroidis« , « C’est pas du velours pour l’estomac, faudra pas se pisser sur les godasses après« , « T’avalerais une vache , on y verrait la queue, tu dirais encore que c’est pas toi.« ).


Côté dessin, celui de Gnaedig, reste correct même si classique et peut-être un peu trop figé que pour servir à 100% l’histoire. Et si l’histoire tient la route et offre d’excellents moments à en décocher quelques sourires, reste le regret d’un rebondissement final de trop, peu crédible et gâchant ce qui se voulait être la surprise du chef Rabaté mais qui demeure un pétard mouillé, grand-guignolesque. Dommage, car ce linge sale aurait pu être un bon cru implacable et sans tache. Reste une échappatoire forte en divertissement.

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Pascal RABATÉ et Sébastien GNAEDIG, Le linge Sale, Vent D’ouest 

Philip et Francis, pour le meilleur, le pire et le rire

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Gare à vous si au hasard de la librairie, vous empoignez sans trop regarder une de ces BD’s à la couverture si repérable et pourtant si trompeuse. Vous risqueriez bien de ne pas vous retrouver dans l’oeuvre d’E.P. Jacobs ou l’un ou l’autre de ses aspirants (Sente, Juillard et Schréder pour les derniers à s’y être frottés avec Le bâton de Plutarque, en prépublication dans Le Soir), mais bien dans l’oeuvre radicalement différente de Pierre Veys et Nicolas Barral. Passés maîtres de la parodie (ils ont également commis les cinq Baker Street autour de l’univers de Sherlock Holmes), les deux associés au service de sa Majesté le rire reviennent avec un troisième tome absolument désopilant. Mortimer et Blake redeviennent Philip et Francis, deux anti-héros gamins et immatures, accumulant gaffe sur gaffe. On est loin de l’imaginaire de Jacobs, tout en en étant extrêmement proche (ne fut-ce que par le style terrible de Barral au dessin, qui pourrait reprendre la série originelle s’il se décidait à moins s’en jouer), comme si nos deux héros avaient suivi une autre voie parallèle, une uchronie de la fiction. Et c’est remarquable.

Dans cette aventure, S.O.S. Météo (toute ressemblance avec le titre d’un album culte n’est pas purement fortuite, tout commence avec l’arrivée de Francis chez son « Old Chap » Philip. Motif? Pas une mission secrète ni une crainte de 4ème Guerre mondiale, non!

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Pire que ça: le Capitaine s’est disputé avec… maman et vient s’installer chez son vieil ami et y prend ses (mauvaises) habitudes, toutes en insolence. À bout, le professeur Philip élabore une potion pour transformer sa personnalité et être moins soumis. Quitte à devenir une sorte de Hyde Mortimer à glacer le sang de ses amis… et du monde entier, bientôt. Situation critique puisqu’Olrik prépare son grand retour, pour conquérir l’Angleterre grâce à une machine à dérèglement météorologique. Tout se complique pour les deux héros manquant d’aplomb.

Autant le dire d’emblée, ce troisième tome est très réussi, réfléchi aussi parce que la BD a la force de rire d’elle-même et se délivre dès lors de toute contrainte. Barral et Veys sont seuls maîtres à bord et réinventent l’univers de Jacobs : un Olrik en pijama puis en femme de ménage, un Francis et tout le MI5 qui s’en vont voir les filles de joie et en oublient leur recherche du pauvre Philip, lequel donne des leçons pour conquérir le Monde à Olrik (Comment être un vrai méchant en 3 leçons). Sans oublier un excellent passage sur le Pays de Galles et sa langue si peu compréhensible.

Philip et Francis restent bien dans le haut de gamme du genre parodique, genre dans lequel beaucoup se sont brûlé les ailes par manque d’ambition et en ne rendant pas hommage à la BD d’origine dans des tentatives parfois pitoyables. Ici, entre un humour et une aventure qui se tiennent, Philip et Francis ne pouvaient rêver mieux en matière de reconversion au gag. Et E.P. Jacobs, de sa tombe, doit bien s’amuser de cette déclinaison, n’en déplaise aux puristes.

Pierre VEYS & Nicolas Barral, Les aventures de Philip et Francis, T.3, SOS Météo, Dargaud

 

 Jérôme K. Jérôme Bloche et un ermite qui fait l’unanimité

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On craint souvent le pire avec ces séries qui s’éternisent et n’arrivent plus à se prouver quoi que ce soit, ne devenant qu’alimentaires. Des séries comme ça, il y en a quelques-unes. Le Jérôme K. Jérôme Bloche d’Alain Dodier n’en fait assurément pas partie. Preuve en est ce 24ème album, sans doute une des meilleures aventures du détective maladroit (et de son hôtesse de l’air de petite amie Babette).

L’histoire commence d’ailleurs de manière assez peu banale: Jérôme doit se rendre dans un des fameux villages submergés par les eaux d’un lac artificiel pour ériger un barrage. Ici, le village est celui de Vilard-le-Vieux, disparu pour faire place au barrage de La Valette. Enfin disparu administrativement, car un vieillard solitaire, un ermite y vit toujours. Et c’est chez lui que Jérôme doit se rendre, afin de lui remettre un courrier, celui d’un mort. Une « mission » qui mènera Jérôme et sa fidèle Babette au bord du danger, à commencer par l’avion, chose inédite pour ce froussard de K. Bloche !

Signe de la volonté de Dodier de faire perpétuellement évoluer son héros de papier. Même si, bien sûr et comme la plupart de ses pairs de papier, Jérôme ne prend pas une ride, pas un gramme, pas un cheveu gris, même après de si nombreuses années, quasi 30 ans. L’attrait est dès l’ors plus de l’ordre de l’émancipation du personnage par rapport à ses craintes même si ses méthodes ne sont pas des plus catholiques: pour sa première fois en avion, Jérôme a préféré utiliser la matière forte: parce que l’avion, en étant bourré, il n’y a que ça de vrai. Et cette évolution fait rire mais montre un Dodier soucieux de ne pas faire du surplace.

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Importante aussi, la narration employée par Alain Dodier, qui s’impose en véritable maître du suspense à coup d’alternance entre passé et présent. Dodier a bâti son récit sur une narration croisée: une ou deux pages du passé suivies de deux pages du présent. Ainsi, quand, en plein suspense de dernière case de planche, le lecteur doit tourner la page… Surprise! Il se retrouve 30 ans plus tard/tôt et doit patienter tout en voyant le suspense se décupler. À ce jeu-là, pointons aussi la puissance de la mise en couleur de Cerise.

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Et même si on se doute (un peu) de l’issue, ça faisait bien longtemps qu’on n’avait pas été mis aussi fort en attente. Ce Dodier-là est un maestro, un roi du suspense!

Alain Dodier, Jérôme K. Jérôme Bloche, T. 23, L’ermite, Dupuis

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Cultureux vorace et journaliste avide, je me promène entre découvertes et valeurs sûres, le plus souvent entre cinéma, musique et bandes dessinées mais tout est susceptible d'attirer mon attention :)

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