Selma, black lives matter!

C’est dans le contexte particulier de l’Amérique célébrant le cinquantième anniversaire de la marche que Martin Luther King organisa entre Selma et Montgomery, sur fond de la relaxe par le ministère de la justice du policier ayant abattu le jeune Michael Brown à Ferguson et de nombreuses affaires similaires, que sort Selma, reconstitution saisissante de réalisme d’un moment clé du combat de Martin Luther King .

En 1964, dix ans après le début du mouvement pour les Droits Civiques entamé par le boycott des bus de Montgomery suite au refus de Rosa Parks de céder sa place dans un bus, le président Lyndon Johnson signe le Civil Rights Act qui doit mettre un terme à toute discrimination raciale dans l’espace public et permettre aux Noirs-Américains d’accomplir leur droit de vote (droit pourtant obtenu en 1870 grâce au XVème amendement). Néanmoins, dans plusieurs États du sud, ce droit reste subordonné à un examen civique dont le but est d’empêcher l’accès au vote de leurs communautés afro-américaines.

C’est dans ce contexte que Martin Luther King arrive à Selma afin d’organiser une marche qui doit relier la ville de Selma à la capitale de l’état d’Alabama: Montgomery. Capitale où le gouverneur George Wallace, fervent ségrégationniste (et pourtant démocrate), est bien décidé à s’opposer à l’état fédéral et au mouvement des Droits Civiques. Par son action, Martin Luther King entend dénoncer les intimidations incessantes et souvent violentes faites aux Noirs dans les états du sud et faire pression sur le président Lyndon Johnson pour que le Civil Rights Act soit appliqué dans tous les États.

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Derrière cette évocation de l’apothéose du mouvement des Droits Civiques qui aboutit à la signature du Voting Rights Act par Lyndon Johnson se dissimule un biopic séduisant et stimulant de Martin Luther King. Un biopic certes assez académique dans sa réalisation mais esthétiquement maîtrisé et singulier dans son approche narrative, puisque l’intrigue suit le fil des rapports du FBI sur les activités d’un Martin Luther King surveillé de près et dépeint la figure emblématique du pasteur au relief de différents points de vue. Une évocation historique émouvante et politiquement habile qui peut se voir comme un véritable manuel de stratégie militante et non-violente.

Avec Selma, Ana DuVernay, rappelle l’importance du mouvement des Droits Civiques dans l’histoire américaine et souligne le travail qu’il reste à accomplir. Par la force des choses, le film a une résonance contemporaine dans sa manière de mettre en scène la violence policière empreinte de racisme ordinaire et de mépris pour la vie humaine. De plus, la modification récente du Voting Rights Act, en 2013, ouvrant la voie à des restrictions sociales sous couvert de modernisation du système électoral, confère au film une importance politique essentielle. Il implore à la vigilance et à la proactivité civique pour garantir des droits acquis de haute lutte et qu’un jeu politique insidieux tend à remettre en cause.

Dans la peau du pasteur militant, l’acteur anglais David Oyewolo est étincelant et livre une prestation trois étoiles. Appliqué sept années durant dans la perspective de jouer un jour ce rôle, David Oyewolo incarne son personnage avec force et conviction.  Le film doit beaucoup à son incroyable présence à l’écran, proche du charisme que devait dégager son personnage. C’est d’autant plus marquant lors des séquences où Martin Luther King prononce un discours devant des sympathisants. A vous donner la chair de poule. C’est un autre Anglais, Tom Wilkinson, qui interprète le président Lyndon Johnson, pour un duel d’influence en tous points passionnant avec Martin Luther King. Un duel au-dessus duquel plane la personnalité complexe et inquiétante du gouverneur George Wallace. Démocrate aux préoccupations sociales mais partisan convaincu de la ségrégation (comme quoi la politique américaine reste un animal étrange de notre côté de l’Atlantique), auquel Tim Roth prête ses traits pour une prestation âpre et subtile. Dans un rôle secondaire, la présence d’Oprah Winfrey, symbole en soi de l’émancipation des Noirs-Américains, confirme le caractère singulièrement politique du film.

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Étonnamment, Selma est la première évocation de Martin Luther King au cinéma. A la lumière des grands noms annoncés un temps à la réalisation du projet (Spielberg, Frears, Spike Lee, Lee Daniels, Mickael Mann), il semble qu’un tel sujet reste sensible et compliqué à adapter et marque d’autant plus son caractère essentiel et salutaire. Pour cela autant que ses qualités intrinsèques, Selma est un indispensable.

A voir dès la 11 mars 2015

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

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