Sidérations. Une sociologie des attentats

Ces dernières années, plusieurs attentats ont fait la Une de l’actualité et ont suscité de nombreuses réactions. Des milliers de citoyens sont sortis dans les rues pour rendre hommage aux victimes, de nombreux hommes politiques ont prononcé des discours des plus intenses et des messages de condoléances ont été envoyés des quatre coins du monde. Mais, au-delà de l’émotion, il est bon de s’interroger sur nos réactions face à ces événements sanglants. Et c’est ce à quoi Gérôme Truc s’attelle en tant que sociologue.

Au lendemain du massacre à Charlie Hebdo, le slogan « Je suis Charlie » a fleuri un peu partout, que ce soit sur les réseaux sociaux, affiché aux fenêtres ou placardé dans des lieux publics. Mais parallèlement à ça, d’autres clamaient haut et fort qu’ils n’étaient pas Charlie. Pourquoi certains l’étaient et d’autres ne l’étaient pas ? Cette question de savoir qui était Charlie ou non et pourquoi il l’était (ou ne l’était pas) a traversé l’actualité et a suscité la polémique, entraînant son lot d’accusations de traître à la patrie ou d’islamophobe inavoué. Ce débat s’est même retrouvé sur les bancs de l’école puisque certains enseignants se sont retrouvés confrontés à des élèves refusant de respecter les minutes de silence nationales décrétées par l’État.

C’est bien à toutes ces réactions post-attentats que Sidérations. Une sociologie des attentats s’intéresse et non à l’aspect socio-politique du terrorisme, qui n’est donc pas abordé dans l’ouvrage.

Pour tenter de comprendre notre rapport aux attentats islamistes, Gérome Truc s’est penché essentiellement sur les événements tragiques du 11 septembre 2001, du 11 mars 2004 à Madrid ainsi que du 7 juillet 2005 à Londres afin d’en dégager les tendances et les divergences en procédant par comparaison. Il s’inscrit bien évidemment dans une démarche scientifique d’examen « à froid », qui cherche à comprendre, à explorer les mécanismes en jeu et non pas à juger les réactions des uns et des autres.

Au fil des pages, l’examen minutieux des différentes réactions face aux attentats amène de nombreux éléments permettant de mieux comprendre celles-ci. Les Unes des journaux parus peu après les attentats contribuent à « cadrer » l’événement dans l’esprit du public (au sens du sociologue Erving Goffman), c’est-à-dire qu’elles donnent au drame récemment produit une ou plusieurs significations et qu’elles organisent celles-ci. Ainsi, la façon de décrire l’attentat, le choix de montrer certaines images plutôt que d’autres, leur taille ou encore la mise en avant de certains faits au détriment d’autres, tout cela participe à la manière dont l’événement sera perçu et interprété et conditionnera donc notre réaction face à celui-ci. L’auteur relève ainsi qu’au lendemain du 11 septembre, la majorité des journaux américains affichaient en couverture la photo d’un avion s’écrasant sur les deux tours du World Trade Center. Ce choix a contribué au rapprochement, très intense outre-atlantique, de ce drame avec l’attaque de Pearl Harbor, appelant dès lors une réponse militaire face à cette « déclaration de guerre » à l’encontre des États-Unis. A l’inverse, après l’attentat de Madrid, les journaux européens ont choisi de montrer avant tout la souffrance vécue, s’inscrivant de la sorte dans un refus de la violence et dans une vision plus cosmopolite.

L’auteur se penche également sur les différentes mobilisations qui ont suivi les tragédies et aux raisons qui ont poussé tant de personnes à y prendre part. Il insiste également sur les différences existant entre ces manifestations de solidarité et les minutes de silence décrétées. En effet, ces dernières ont donné lieu à différentes oppositions car, d’une certaine manière, elles établissent un ordre d’importance entre les victimes : pourquoi certaines ont droit à une minute de silence tandis que d’autres non ? Cette hiérarchie entre les personnes est d’autant plus sujette à la controverse qu’elle contrevient à l’idéal d’égalité entre les individus, idéal qui est à la base de nos démocraties.

Enfin, l’auteur a examiné les nombreux messages laissés aux divers mémoriaux, permettant ainsi d’entrevoir certaines tendances et découpages mais également de mesurer l’écart entre les réactions des gens et celles des dirigeants. Et d’établir un constat important : alors que nous vivons dans un climat où l’islamophobie semble se développer et s’exprimer avec toujours moins de complexes, la plupart des messages exprimés prônent la paix, la tolérance et l’amour entre tous. Au contraire, les messages à caractère plus raciste ou belliqueux ne représentent qu’une infime minorité (moins de 1%). Ce qui amène à s’interroger sur ce décalage entre climat d’islamophobie et appels à la tolérance et au respect de chacun, et à rechercher ses causes non dans les attentats mais ailleurs (diverses études pointent notamment le taux de chômage, les difficultés économiques1 ou des stratégies de diversion, comme laisse penser la polémique sur le burkini faisant suite aux énormes contestations sociales en France).

Cependant, bien que cet ouvrage permette de changer de regard sur la façon dont nous réagissons aux attentats, il s’adresse essentiellement aux chercheurs et aux personnes étudiant le sujet. Le texte est issu de la thèse de doctorat de l’auteur, et la grande majorité des lecteurs risque de trouver l’ouvrage trop long et redondant. Il s’inscrit donc plutôt dans la littérature scientifique, que ce soit à travers son style (bien qu’il soit fort bien écrit) ou les nombreux détails apportés, notamment concernant la méthodologie employée.

1Voir notamment Abdellali HAJJAT et Marwan MOHAMMED, Islamophobie : comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », Paris, La Découverte, 2013.

Sidérations. Une sociologie des attentats, de Gérôme Truc, PUF, Le Lien Social, 343 p., 22€. ISBN: 978-2-13-073303-4

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"Définir, c'est limiter" disait très justement Oscar Wilde (et non pas notre bon vieux Lascar Wilde).

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