Le Signal du Promeneur

Dans la forêt, la nuit s’est installée. Là, une lanterne apparaît, suivie d’une autre sur la droite, puis c’est un trombone vrombissant qui fait son entrée. Autour d’un feu de camp, voilà que cinq gugusses vêtus de k-way colorés entonnent des chants a cappella…avant de nous livrer leurs histoires. Mais attention, ce sera de manière complètement déjantée et jubilatoire.

Flirtant avec un cynisme déconcertant et un surréalisme à toute épreuve, le Raoul Collectif propose les ingrédients d’une réflexion sur ce qui pousse les individus jusqu’au point de rupture avec la société, mais aussi sur le prix que paie l’individu qui renonce trop longtemps à rompre avec un cadre qui le fait souffrir. Très poétiquement, en jonglant habilement entre récit, saynètes et passages musicaux, les cinq compères parviennent à véhiculer leur message à un rythme d’enfer, qui entraîne irrésistiblement le spectateur dans une espèce de sarabande totalement folle.

Signal 5

En s’inspirant de faits réels, le Raoul Collectif cherche à nous confronter à nos petites vies misérables,  à nos limites, bien souvent dictées par la morale et la bienséance. Il nous interroge par exemple sur le véritable sens de l’horreur : est-ce, à l’instar de l’histoire du Docteur Romand, un père qui tue froidement sa famille pour ne pas qu’elle apprenne qu’il lui a menti toute sa vie, ou alors le fait que personne, pendant 20 ans, ne se soit aperçu que cet homme mentait sur toute sa vie : son emploi, ses connaissances, ses fonctions ? Avec ce qu’il faut de folie propre à la Belgian Touch, les cinq personnages posent la question de la superficialité d’une société dans laquelle il est de bon ton de faire tout ce qu’il faut pour avoir un cancer « comme tout le monde », où les discours moralisateurs réactionnaires et formatés sur l’aspect impérieux du travail sont trop souvent acclamés malgré leur incongruité en ces temps de disette (comme si les jeunes « s’offraient » réellement le luxe de ne rien faire). Dans une société schizophrénique, obsédée par les « histoires vraies » tout en étant pétrie faux semblants que nous sommes les premiers à entretenir : nous continuons bien d’affirmer et de penser que le soleil se lève…

Signal 3

Les acteurs sont TOUS brillantissimes. Surprenants de créativité et de maîtrise, ils donnent à leur personnage tout le sel, les aspérités, et la contradiction qui en font de véritables hommes certains d’eux-mêmes et tout à la fois vulnérables. Avec un sens cruel de la dérision, et un humour vraiment bien noir, ils décortiquent avec brio quelques-unes des mochetés propres à l’âme humaine, tout en restant dans un registre humoristique mais pas caricatural : ils utilisent à très bon escient leurs origines belges pour intégrer une fanfare qui vient clôturer en apothéose ce « spectacle sur notre société », pour rependre à mon compte les termes de Guy Debord.

Le décor est à l’avenant : complètement surréaliste et parfaitement juste : où des mottes de terre s’écrasent en tombant du ciel sur scène régulièrement, où un tribunal-théâtre improvisé pourrait tant s’apparenter au procès d’Alice au Pays des Merveilles qu’à une triste parodie de notre justice en déclin, où les troncs d’arbre se transforment en prétoires et les malles de campeur en tables des greffes.

La troupe, tout en ayant indéniablement trouvé sa voix, rappelle immanquablement certains grands noms de la scène : Royal de Luxe, les Deschiens ou encore les Monthy Pythons. Avec un véritable engagement, le Raoul Collectif se fait le promoteur d’un théâtre porteur de sens.

Alors que tout fout le camp, que Gabriel Garcia Marquez tire sa révérence, que les « abeilles disparaissent » et que « des horreurs bien plus horribles que tout ce que nous avons connu comme horreurs  se préparent », il est parfois bon de prendre un peu de recul et de savoir porter un regard plein de dérision et d’humour sur notre propre déchéance : c’est ici le pari qui est magistralement relevé ! 

Le Signal du Promeneur

Du 22 au 27 avril 2014 au Théâtre National

De et avec : Romain David, Jérôme de Falloise, David Murgia, Benoît Piret, Jean-Baptiste Szézot

Conception et mise en scène : Raoul Collectif

Plus d’infos sur le site du Théâtre National

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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