Sonorités éclectiques sur la scène musicale belge – interview du chanteur Olivier Terwagne

© Lara Herbinia

C’est en 2014, chez le poète Eric Piette, que j’ai entendu les premières notes d’une chanson cherchant à s’élever parmi les effluves de rakija. Au cours de cette soirée abondamment arrosée d’alcool serbe, Eric m’a parlé de son ami chanteur qui s’était approprié l’un de ses poèmes : L’odeur âcre. Sans le savoir j’assistais alors aux prémices d’un album singulier et à l’émergence d’un nouveau talent de la scène musicale belge. Après son premier album Mnémosyne salué par la critique et dans la perspective du second à venir, il était grand temps que Culture Remains rencontre Olivier Terwagne.

Parlez-nous de votre premier album Mnémosyne

Il est sorti en juin 2015 (distribution Cod’s) et a été enregistré par Alonza Bevan, Gerald Jans (Noise Factory Studio), mixé par Alonza Bevan et masterisé par Rudy Coclet (Jet Studio). Alonza Bevan est le bassiste et cofondateur du groupe Kula Shaker (qui mélange rock et influences indiennes). Il en a assuré la direction artistique. Du XVIIe siècle au XXIe siècle, on voyage, on entend des jouets, de l’accordéon, de la viole de gambe, des chœurs, des cuivres, des orgues hammond, des guitares électriques, du violon ou des sons électros gravitant autour d’un piano un peu « old school ». Parmi les musiciens qui ont participé au disque, citons Françoise Derissen, violiniste de Jazz (Renaud Lhoest, Yann Tiersen), la choriste Audrey Evans (Medieval Baebes), Lionel Polis, Marie Eve Ronveaux (Garett List, Philippe Tasquin) et François Degrande (guitariste aux couleurs argentines). Le 2e single extrait de l’album Le désert du trop tard a été diffusé sur la Première RTBF dès septembre 2015 dans l’émission d’Alexandra Vassen Sacré Français, la Vie en Rose et dans Zig Zag de Dominique Ragheb et entre ensuite dans la programmation radio. Cet album m’a permis notamment de faire des premières parties très stimulantes : Michel Jonasz, Bertrand Belin, Ivan Tirtiaux ou encore Kula Shaker (respectivement à l’Espace Culturel de Vaison la Romaine en avril 2015 dans le cadre du Festival Brassens, au Botanique de Bruxelles en janvier 2016 et à l’Ancienne Belgique (club).  Je me suis produit aux Francofolies de Spa  dans le cadre du Franc’off en juillet 2016 et j’ai remporté le prix de la Ville de Namur dans le cadre des Fêtes de Wallonie à Namur en septembre  2016. Donc, plutôt content de cette aventure avec ce premier album, même si cela reste difficile de se faire une place dans le paysage sonore belge.

Que signifie le titre de l’album ?

C’est une Titanide : la déesse de la Mémoire dans la mythologie grecque. Tout le fil rouge de l’album est lié à ce rapport à la mémoire et à l’histoire, et plus on avance dans le disque, plus les arrangements s’épurent et plus je me rapproche de mon enfance. On entend des jouets d’enfant et de la viole de gambe (instrument du XVIIe siècle dans un titre « médiéval » Anamnesis), ça me plaisait de téléscoper les siècles et les sons.

Quelles sont vos influences ?

Eclectiques : ça va de Bach à Dr Dre, de M. De Sainte Colombe (gambiste de XVIIe siècle) à Ludovico Einaudi, de Georges Brassens à Benjamin Biolay… J’aime beaucoup la musique de film en général : Morricone, Badalamenti, François de Roubaix. Au niveau des textes : Allain Leprest, Jean Fauque (l’auteur de Bashung), Georges Brassens, René Char, Cioran ou Jacques Grello…Mais j’aime par-dessus tout la chanson, cette forme d’art très particulier qui consiste à raconter quelque chose en 3, 4 minutes, une petite bo et un poème, une histoire, un court métrage…

Parlez-nous de votre prochain album ?

Je cherche le titre, peut être « les cartes de vacances », qui sera le premier single de cet album. C’est un album plus folk, qui va utiliser des sonorités grecques et « sixties ». C’est un peu la bande son de mon prochain livre Mal Blessée. Le voyage y est central : je quitte mon enfance, ma « Mnémosyne » attitude pour découvrir autre chose à l’extérieur de moi.

Vous semblez avoir un compte à régler avec votre enfance, d’où l’emploi d’instruments étranges. C’est votre french toy pop song ?

Un compte à régler, je ne dirais pas ça, c’est mystérieux. Il y a cette phrase dans ma chanson Tonton : « Ca serait bien si la vie c’était comme l’apéritif de ton annif qui dure tout le temps, comme l’été des enfants » ou dans Je voudrais encore : « J’aimerais encore qu’elles pleurent les petites sœurs avec ma mère pour que les larmes de leurs petits yeux fassent repousser les jours heureux ». Les prairies de mon enfance à Forges ou à Mazée me renvoient à l’éternel retour, à l’éternel (re)commencement apéritif (pléonasme) de la vie. J’ai la nostalgie de l’enfance, mais aussi j’en retire de grandes frustrations. J’y associe aussi des choses qui sont en nous, inacessibles, et qui demandent une clé. Doit-on ouvrir la boîte à Pandore des souvenirs ? Y a-t-il une révélation importante pour le présent, le futur ? J’y vois également la bande dessinée Jojo (Geerts) ou l’enfance nue de Pialat (plus brute). Je me souviens que lorsque j’avais deux ans, mes parents ont déménagé de la campagne à la ville : résultat, je suis devenu asthmatique et bourré d’angoisses. J’ai détesté l’adolescence car j’étais mal dans ma peau, j’étais un petit blond qui ne ressemblait à rien, de mon point de vue. Le désert du trop tard, c’est une confusion des trois existentiaux qui nous structurent, racontée à travers le point de vue du jour qui prend vie. L’enfance y est cachée, retrouvée à la fin de l’album. J’espère que beaucoup de gens s’y découvrent, s’y perdent, s’y retrouvent.

Vous avez publié un livre de poésie aux éditions Traverse, parlez-nous de ce premier ouvrage…

C’est une sorte de pamphlet ironique inspiré par le style Houellebecq et Muray à ma modeste sauce. Il y a des petits portraits de filles de notre époque (La masseuse tantrique, la chanteuse Mélophile, la flamande à Barcelone, la sphinge sans secrets…). Ca se veut drôle, mais je ne sais pas si ça l’est.

Vous prévoyez la sortie d’un second livre, de quoi parlera-t-il ?

 Il s’agit d’un récit poétique constitué de lettres, d’extraits de journaux intimes, de chroniques rédigées par Constance, une jeune écrivain comédienne philosophe, sorte de réincarnation du jeune Werther de Goethe, qui correspond avec un guide de voyage grec, chanteur à ces heures. Une sorte de pop philosophie poétique. Il sera publié aux Editions Traverse de Daniel Simon, avec une belle surprise pour la couverture… mais je n’en dis pas plus ! Sortie en septembre 2017.

Comment voyez-vous votre place d’artiste dans la société ?

L’artiste rend l’humanité à son enfance et dresse un pont entre les morts et les vivants, pour rendre la vie plus vivante que jamais, c’est un peu ma définition. Il a également un rôle politique, au sens premier du terme, qu’à mon sens il ne doit pas négliger. Divertissement et réflexion qui vont de pair.

Vous avez réussi ces derniers temps à vous offrir une place dans les bacs de la Fnac, quelle est la prochaine étape ?

Signer avec un label et une ouverture sur la France serait mon rêve…

Allier vie professionnelle et vie artistique, est-ce encore possible de nos jours ?

La vie artistique est pour moi une vie professionnelle, car j’aimerais en vivre à part entière, mais je dois cumuler mon travail d’enseignant, ce qui est parfois fatiguant. On tutoie le burn out, ce nouveau mot à la mode, comme un vieux copain de déclasse. Tout est dans tout, le partage, la transmission, je ne fais pas la différence. Mais bon, c’est dur au niveau du porte-monnaie, ne nous le cachons pas…

Photo de Couverture : Lara Herbinia ©

Written By

Comédien, metteur en scène et réalisateur travaillant pour l'asbl La Roulotte Théâtrale. Passionné de cinéma, de théâtre et de littérature, j'ai des projets plein la tête !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *