De la suite dans les dessins

La Mondaine de Zidrou et Lafebre, plus ébouriffant, tu « moeurs »

Couvertures rouge et noire, sur lesquelles traînent un vélo nazi et une panthère. Pas de doute, on ne pouvait plus classe pour ce diptyque de Zidrou (Tamara, L’élève Ducobu, Les Crannibales) et la révélation (pour moi) Jordi Lafebre s’inspirant de l’histoire de la Mondaine.

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La Mondaine! Ainsi désignait-on la brigade des mœurs ou, plus officiellement encore, la brigade de répression du proxénétisme de la Police de France. La Mondaine, c’est le nom que cette brigade gardera de 1901 à 1914 et de 1930 à 1975. Et c’est précisément cette seconde période qui a nourri l’imagination d’un Zidrou très en forme pour écrire ces deux tomes de La Mondaine.

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S’attachant au destin de l’inspecteur Aimé Louzeau, fils d’un pasteur ayant renié religion et raison, de son entrée surréaliste dans les bâtiments de la brigade en 1937 à la fin d’une guerre tumultueuse en avril 1944, La Mondaine suivra ses aventures de la naïveté aux premières planques, de la découverte des plaisirs de la chair et de l’amour à la cruelle rafle du Vél d’Hiv. Le tout sur fond de vélo et de l’insouciance des quartiers chauds de Paris. Paris où « il faut toujours qu’ils vous tombe quelque chose dessus », comme un credo, de la pluie à la grêle en passant par les coups du sort et les bombes de la libération.

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Entre les nombreux flash-back et des personnages très typés, La Mondaine est un réel voyage dans le temps qui fait sienne la richesse et la complexité d’une époque. On a rarement ce sentiment à travers une BD (ne disposant que du dessin et de la narration pour nous emballer), d’être témoin de cette histoire, de la vivre comme un spectateur impuissant. L’alchimie entre les (bons) mots de Zidrou et le graphisme ébouriffant et vivifiant de Jordi Lafebre n’y sont pas étrangers. Jordi Lafebre, que je découvre sur cette oeuvre, est un prodige. Qui, non seulement, réussit à capter et rendre l’ambiance d’une époque mais aussi à lui donner vie: dans ses courses de vélo fantastiques (on pense vaguement aux Triplettes de Belleville, dans les interrogatoires violents de dandys et proxénètes; dans l’amour aussi dans un jeu d’ombre magnifique.

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Du découpage à la colorisation, en passant par les dialogues pleins d’humour, la richesse est totale dans ce témoignage d’une époque malade et piégée, peu à peu, par l’arrivée du nazisme. Si le premier tome est parfois maladroit, le scénario intelligent de Zidrou, évite tout manichéisme (y compris dans le chef du héros qui fera des choix inacceptables). Et, s’il n’entre pas dans les détails de la rafle, livre un constat horrible sur la manière dont elle s’est opérée et dont les hommes collaborateurs de près ou de loin s’en remettront. Entre débordements sexuels et historiques, les deux tomes de La Mondaine sont tour à tour sans appel, hilarants, terrifiants aussi. Deux ouvrages incontournables!

 La Mondaine, Tome 1 et tome 2/2, Jordi Lafebre et Zidrou, Dargaud, 14,99€


Sortilèges, Dufaux et Munuera ensorcelent un monde entre Disney et le Seigneur des Anneaux

Le livre 3 de Sortilèges est sorti, entamant un nouveau cycle toujours sur les idées de Jean Dufaux (qu’on ne présente plus tant son oeuvre est prolifique: de Jessica Blandy à Murena en passant par Niklos Koda) et le dessin talentueux de José-Luis Munuera (nous en parlions ici, Spirou et Fantasio, Nävis). Rapide résumé: dans un monde imaginaire et merveilleux, de coriaces ennemis tentent de ravir le trône de la sublime Blanche d’Entremonde. Perdant du terrain, elle est obligée de se terrer avec ses derniers compagnons d’armes et avec le soutien indéfectible de Maldoror, le roi déchu du Monde d’en bas. Le premier cycle s’achevait sur le matricide de Blanche, découvrant que sa propre mère était de mèche avec l’ennemi pour mettre son fils (et frère de Blanche), bossu, sur le trône. Dans ce troisième tome, autant les liens se resserrent entre Maldoror et Blanche, autant ils se resserrent aussi autour d’eux. Blanche est de plus en plus seule, isolée par de multiples complots autour de trône.

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Si le premier cycle était déjà bien mené, ce début de deuxième cycle prend de plus en plus de profondeur et devient plus sombre. L’efficacité du scénario de Dufaux (mêlant habilement humour à plusieurs reprises et l’aura des grandes batailles épiques tendance Seigneur des Anneaux) alliée au dessin riche et très « Disney » de Munuera font mouche une fois de plus. Il est parfois dur de renouveler un genre maintes fois épuisé à coup de « Il était une fois », pourtant depuis le début de cette saga, on se laisse embarquer sans sourciller. Et, entre sorcières, princes démoniaques, monstres armés et mort-vivants, c’est un univers brumeux aux codes connus mais renouvelés qui s’offre à nous. Sans redite ni déjà-vu, tant les deux auteurs sont habiles pour ensorceler le lecteur et pour se jouer des habitudes de ce genre de récit (à l’appui, des créatures infernales absolument bêtes, une des morts les plus comiques de toute la tradition merveilleuse quand un des plus grands ennemis de Blanche se prend pour une mouche…).

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D’autant plus, que loin d’être de simples atomes d’une histoire plate, les personnages centraux sont psychologiquement développés, ils ont de la chair et de l’âme. Et plus le combat final approche, entre monde d’en haut et monde d’en bas, entre les différentes armées du monde d’en haut aussi, plus on a l’impression que le dessinateur espagnol gâte le lecteur et se laisse aller dans ce récit (sur les trois livres, le style et le graphisme des personnages sont de plus en plus aboutis), superbes planches à l’appui pour renforcer cette légende. La série prétendait jeter un sort à ses lecteurs? Sans nulle prétention, elle avait raison, Sortilèges est un travail remarquable. On attend la suite avec impatience!

Sortilèges, Livre 3, Jean Dufaux et José-Luis Munuera, Dargaud, 64 pages, 14,99€

Et en bonus, si vous ne connaissez pas l’univers, Dargaud propose une courte histoire inédite sur son site


Plongée fictive dans l’univers bien réel et sans vergogne de « La Banque »

Ah que voilà une saga intéressante, dont le deuxième tome vient de sortir. La Banque, alliant les talents des scénaristes de Pierre Boisserie et Philippe Guillaume et du dessinateur Julien Maffre, propose de revenir sur l’histoire de la Banque, en France et ailleurs, de ses débuts à son statut d’incontournable. Le tout avec le parti pris de mixer faits avérés et pure fiction. C’est l’histoire de Charlotte et Christian de Saint-Hubert, aristocrates déchus et désargentés après la fuite d’une France en prise avec la Révolution Française. Arrivés à Londres, en 1815, pleins d’illusions déçues mais bien résolus à retrouver leur fortune d’antan, le frère et la sœur auront à cœur d’y parvenir par différents moyens; le tapin pour l’une, le soin des pigeons voyageurs de Nathan Rothschild pour l’autre (le même Rothschild qui, par un fieffé jeu de spéculation sur une victoire de Napoléon à Waterloo, amassera une fortune colossale et mettra à mal de nombreux petits spéculateurs anglais) avant de découvrir le fonctionnement de la Banque. Une banque qui, à force de hasard, de chance mais aussi de trahison et de corruption, fera leur fortune comme leur malheur. Mais qui ne les laissera pas indemnes, eux et leurs descendance, de Londres à Paris en passant par l’Algérie.

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Après un premier tome à Londres (L’initié de Waterloo) et un deuxième tome plus parisien (Le milliard des émigrés), tous deux entre 1815 et 1848 (soit équivalent à la première génération des Saint-Hubert), cette série convainc plutôt bien par le jeu astucieux de la rencontre entre personnages fictifs (à commencer par Charlotte et Christian) et personnages ayant existé. Même si des ajustements ont été faits pour coller à la fiction. Est-ce un problème? Pas vraiment, car à la fin de chaque tome, un résumé des éléments historiques de Philippe Guillaume fait la part des choses, resituant les éléments réels dans leur époque: la famille (de) Rothschild, Waterloo, la construction de la première banque fixe parisienne dans le Palais Brongniart, la loi du milliard des émigrés…

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Pas question donc de perdre le lecteur dans une fausse vérité. Mieux, tous les éléments véridiques et historiques s’imbriquent pour donner force à la fiction. Sans temps mort, ingénieux et bénéficiant d’un dessin classique mais très efficace, La Banque permet sur les deux premiers tomes d’instruire tout en divertissant sur fond de conflit familial et intergénérationnel. Même si certains passages restent encore un peu trop nébuleux pour le commun de mortels, non initiés à la finance. Mais foi d’ancien brosseur de cours d’histoire économique, j’aurais eu entre mes mains la saga de Boisserie, Guillaume et Maffre, j’aurais été passionné! Surprenant mélange, mais réussi!

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Quant à la suite, elle sera disponible dès le premier semestre 2015, à travers la deuxième génération de ces Saint-Hubert et sous le crayon et le regard neuf de Malo Kerfriden. Autant dire, on a hâte!

La Banque, Tome 1, L’initié de Waterloo, Tome 2, Le milliard des émigrés, Dargaud, 13,99€

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Cultureux vorace et journaliste avide, je me promène entre découvertes et valeurs sûres, le plus souvent entre cinéma, musique et bandes dessinées mais tout est susceptible d'attirer mon attention :)

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