Tailleur pour dames ou Georges Feydeau l’éternel

« Une tempête menace le jeune ménage Moulineaux. Monsieur a découché. Madame est dans tous ses états. Pompon : Belle-Maman s’incruste. Elle n’est pas la seule. Le raseur Bassinet ne veut pas décoller de l’antichambre de son médecin, obnubilé par ses appartements malsains à refourguer au premier patient qui passe. Et le mari de la maîtresse de Monsieur – une de ses patientes, cela va de soi – suit sa femme comme son ombre, tout en pomponnant sa propre maîtresse qui n’est autre que… »

Vous êtes perdus? C’est normal. L’imbroglio caustique qui emporte Moulineaux et sa bande est tout simplement infernal. La pièce de Georges Feydeau rebondit sans arrêt, transformant les amants en cocus et les cocues en maîtresses, avec un zeste de burlesque et un soupçon de lascivité outrancière. Le découpage en trois actes présente les personnages – trois couples et un valet, organise leurs rencontres mâtinées de quiproquos et les précipite dans un dénouement rocambolesque. Ce faisant, Feydeau fabrique une vison acerbe du couple bourgeois, adultérin par excellence, mais avec tant d’élégance que cela en devient délectable.

Ainsi donc, le Docteur Moulineaux n’est pas rentré de la nuit, occupé qu’il était à attendre sa maîtresse au bal de l’opéra. Son domestique tente de cacher l’infamie à sa jeune épouse. Las !  Celle-ci découvre le pot-aux-roses et en réfère à sa bien-aimée mère. Las !! Cette dernière n’aura de cesse de houspiller son gendre, s’immisçant dans le nid conjugal, y jouant les Eris courroucées, y affichant une mauvaise foi de bon aloi. Tout se corse, bien sûr, quand les amants tentent de se retrouver à l’abri des regards indiscrets, entendu ceux du trop curieux domestique Etienne, d’Yvonne Moulineaux, de sa mère, mais aussi de Monsieur Aubin, le mari trompé, de Bassinet qui décidément est partout, puis de Rosa… qui, comme par hasard, atterrissent tous dans le petit meublé de couturière donnant son nom à la pièce.

Quand on va voir un Feydeau, on sait qu’on va passer un bon moment, qu’il y aura des sourires nombreux et des rires généreux, des jeux de langage savoureux à l’élégance et à la truculence folles, de la vitesse et de l’invraisemblance, des comiques de situation à n’en plus pouvoir. Bref, une bonne comédie, comme ces messieurs du Vaudeville savent si bien faire.

Et la Compagnie des Abîmés s’en est saisie avec brio. Composée principalement de la promotion 2006 du Conservatoire de Bruxelles, cette jeune équipe de comédiens fomentait le coup depuis des années. S’en prendre à Feydeau, ce n’est pas rien. Il a fallu convaincre Victor Scheffer, grand admirateur de l’auteur, de mettre en scène l’un des maîtres du théâtre de Boulevard. Fin connaisseur de l’animal, il s’en sort avec intelligence et souplesse, avec un minimum de décors dans lesquels s’agitent les personnages, véritables clous du spectacle. Ces personnages énergiques sont d’ailleurs mis à contribution pour les changements de décors entre les actes. Au lieu de descendre le rideau pour changer de lieu, Scheffer laisse à voir des acteurs qui se dandinent sur un air jazzy pour le moins entraînant en réarrangeant le mobilier intérieur où ils pourront se déchirer puis se réconcilier. Chouette idée, donc, qui permet de souffler entre les actes, tout en restant dans le ton youplaboum des années 50.

Hormis faire le ménage, les acteurs font aussi très bien les scènes de ménage. Pas un ne sort de son rôle. Tous sont convaincants, osent l’exagération qui sied à ce genre, si difficile à tenir pour surfer sur le burlesque sans verser dans le grotesque. Ils y parviennent et paraissent avoir joué toute leur vie ses personnages tourbillonnant dans l’air du temps.

C’est frais, c’est drôle, c’est punchy, c’est fin !

Ça se consomme sans modération.

Jusqu’au 31 décembre 2013

Du Mercredi au samedi et le lundi 30 à 20h15 – Les mardis et le samedi 28 à 19 h – Dimanches 22 et 29 à 16 h – Soirée de réveillon.

Réservation : 02/223.32.08

De: Georges Feydeau

Mise en scène: Victor Scheffer

Avec: Gauthier de Fauconval, Cédric Lombard, Nicolas Mispelaere, Mychael Parys, Sylvie Perederejew, Justine Plume, Claudie Rion, Elisabeth Wautier.

Plus d’informations sur le site internet du Théâtre des Martyrs.

Tags from the story
Written By

S. aime la bande-dessinée et le cinéma, les images qui parlent, quoi.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *