Ted Benoît – Camera Obscura. Vers la Ligne claire et retour.

Lorsque je lui ai posé la question classico-classique du pourquoi du titre, Ted Benoît m’a répondu qu’il ne savait pas, que le sous-titre « vers la ligne claire et retour » s’était imposé de lui-même dès le départ mais que le titre, non, il ne savait pas trop pourquoi, « peut-être cette obsession du noir que l’on retrouve dans certaines planches », finit-il par lâcher… . Et voilà que quelques jours plus tard, alors que je referme l’imposant bouquin sur lui édité par Champaka, je m’aperçois qu’il savait tout de même un peu.

Page 219, juste avant la table des matières, un dernier texte de l’auteur soulève le voile : « Pendant l’été 1968, sur une plage de Majorque, je suis tombé sur Anna Karina, assise dans le sable. Il fait gris et elle ne semble pas avoir très chaud. Elle a un pull passé sur les épaules. Elle est avec un type. Ils discutent. Quatre ans après, je comprendrai que le type était Tony Richardson, le réalisateur de Tom Jones et de la Brigade légère. Ils tournent dans l’île un film, Laughter in the dark, d’après un ancien roman de Nabokov. Ecrit en russe, il s’appelait Camera Obscura alors. Quelques mois plus tard, au printemps 1969, je travaille sur un film comme assistant, à l’école de cinéma. Le film de fin d’études d’un ami. ‘J’ai adapté ça d’après un vieux roman de Nabokov’ m’explique-t-il. ‘Ca s’appelle Un Rire dans la nuit. Une histoire d’aveugle…’ Il n’était pas au courant pour l’autre, je pense. Le film de Richardson avec Anna Karina ne sortira en France qu’en 1972, intitulé La Chambre obscure, comme la traduction de 1934. Je me suis souvenu de tout ça quand le titre m’est venu, aux petites heures du matin. »

Que l’on me pardonne ce long préambule, que d’aucuns trouveront sans doute inutile, mais il démontre à suffisance ce qui fait le sel de Camera Obscura, à savoir la plume de Ted Benoît. L’extrait recopié ci-dessus est loin d’être le plus représentatif de la profondeur que l’on retrouve tout au long de son costaud recueil. Il témoigne cependant déjà des qualités littéraires qui en rendent la lecture si agréable. Et puis, il dit la culture cinématographique dont on ne peut départir cet ancien élève de l’IDHEC.

La volée de planches (parfois devenues rares) de Ted Benoît est ainsi parsemée des textes de leur géniteur qui revient avec humilité sur ses bandes dessinées. Si la matière première est le souvenir, voire l’anecdote, l’alliage substantiel repose sur les théorisations personnelles du maître de la nouvelle ligne claire. Avec lucidité, Ted Benoît propose une réflexion sur son art, sur son parcours, sur ses choix. L’autodidacte revient sur ses péchés de jeunesse : « Le jeune auteur, comme je l’ai noté plus haut, croit qu’il faut avoir quelque chose à dire. C’est mieux. Mais voilà : quoi ? Il cherche, cherche, et souvent finit par enfoncer vigoureusement la première porte ouverte venue. Comprenant son erreur, il essaie de rendre son message plus subtil, et y parvient souvent au point de le rendre obscure. » ; la perspective : « La ligne droite n’est qu’une vue de l’esprit. La droite des droites elle-même, la ligne d’horizon, n’est elle-même qu’une courbe. » ; la couleur : « La couleur c’est les femmes. Les garçons dessinent en noir et blanc. (…) La couleur en bande dessinée, c’est ce qui vient en dernier, et c’est ce qu’on voit en premier (…) Mais moi je ne dessine que l’idée du monde, et ne pense encore qu’en noir et blanc…. Venir à la couleur, c’est comme pour un myope sa première paire de lunettes, et je suis myope : une fois qu’on les a essayées, il devient très difficile de s’en passer. » ; la moralité du point de vue (clin d’œil à la Nouvelle Vague française) ; la documentation ; et bien d’autres choses.

De sa participation à la contre-culture française début des années 70 aux planches de Ray Banana, l’homme-qui-ne-transpirait-pas-idole-des-taulards-et-reconverti-dans-la-considération-philosophique, actuellement publiées sur son blog, Ted Benoît revient sur ses différentes influences, le hachurage façon Crumb ou façon Gir/Giraud/Moebius, les aplats noirs et le Rapido de Tardi, puis l’épuration de la ligne claire, sur les traces d’Hergé, Swarte et finalement Jacobs dont il reprend avec maestria la série des Blake et Mortimer… pour la délaisser deux albums plus tard et se délester de la rigoureuse Klare Lijn. Il n’en demeure pas moins aux yeux de beaucoup l’une des figures de proue de cette fameuse Klare Lijn nouvelle mouture, j’ai nommé la « Nouvelles ligne claire », comprenez la « ligne claire postmoderne ». Ces cachets font discrètement sourire le dessinateur pour qui il s’agit plutôt « d’une différence de génération », même si « ce qu’on appelle la nouvelle ligne claire est peut-être plus consciente d’elle-même, à l’instar de la Nouvelle Vague française au cinéma (NDLR : , encore elle, oui, merci), il y a plus de recul des dessinateurs qui la pratiquent par rapport à leur art. »

Ces considérations complètent et explicitent des planches souvent maquillées d’absurde. Elles viennent à point nommé, prennent le lecteur par la main, lui ouvrent un peu plus les yeux, mais gardent tout de même le mystère. En clôture de chapitre, « pour éviter de faire de la présentation de dessins », ces textes permettent de plonger un peu plus avant dans l’esprit de l’auteur qui s’est fait prier pour l’écriture. « Au début, je n’étais pas convaincu par l’idée d’écrire ces textes mais Eric Verhoest (NDLR : directeur des Editions Champaka) m’a poussé insidieusement et efficacement à les écrire moi-même. Et finalement, je n’en suis pas mécontent. » (NDLR : moi non plus)

De chaque page émane cette sacrée liberté à laquelle Ted Benoît tient tant et qui lui a permis d’oser, comme personne, le grand écart entre l’underground et la ligne claire. Parce qu’il montre que le dessinateur est en recherche constante, que les frontières entre les styles ne sont pas insurmontables et qu’il est possible de revenir de la ligne claire, Camera obscura est un ouvrage essentiel pour qui s’intéresse à toutes ces questions esthétiques et éthiques que posent le neuvième art.

Pour les amoureux de planches originales, jusqu’au 5 mai, la Galerie Champaka expose des œuvres de Ted Benoît, comme autant de leçons d’humilité qu’il faut saisir au vol avant l’été.

Pour les amoureux de planches introuvables, le bel objet édité par Champaka est disponible au prix de 35 euros.

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S. aime la bande-dessinée et le cinéma, les images qui parlent, quoi.

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