Timbuktu Renaissance

Le sinistre souvenir de la destruction des Bouddhas de Bâmiyân par les talibans en 2001 est dans toutes les têtes lorsqu’à partir de juin 2012, les islamistes radicaux des mouvements Ansar Dine et Aqmi se lancent dans la destruction systématique des tombeaux des saints musulmans et des mausolées de la ville de Tombouctou. La ville est sous leur contrôle depuis le 1er avril 2012 et le monde comprend enfin, à l’aune du désastre culturel, le drame humain qui se déroule dans cette partie ignorée de l’Afrique.

Une opération militaire française plus tard, François Hollande récolte les lauriers d’une victoire acquise au nom d’intérêts humanitaires et culturels, préservant, au passage, les intérêts économiques français dans la région. Il obtient aussi la gratitude éternelle du peuple malien et hésite sûrement un instant à écarter les bras pour imiter un illustre prédécesseur, lorsqu’il visite le Mali libéré par ses braves.

A l’ombre de la Légion sautant sur Tombouctou, un groupe de responsables de 32 bibliothèques familiales de Tombouctou est parvenu à sauver la quasi-totalité des Manuscrits de Tombouctou, Patrimoine mondial de l’Unesco, dans le cadre d’un transfert discret de ceux-ci de la perle du désert à la capitale malienne : Bamako. Grâce à cette opération qui fut qualifiée comme « l’une des plus grandes opérations de sauvetage culturel de l’histoire dans le cadre d’une guerre politico-idéologique exacerbée », par l’historienne de l’Art Julie Chaizemartin, les djihadistes n’ont trouvé qu’une poignée de manuscrits d’importance mineure à leur arrivée à l’Institut des Hautes Études et de Recherches Islamique Ahmed Baba.

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Abdel Kader Haïdara in his library in Timbuktu, 2007 ©Alexandra Huddleston

A l’origine de se pied-de-nez fantastique à la bétise fanatique, Abdel Kader Haïdara fait figure d’Indiana Jones africain. Propriétaire d’une des plus grandes bibliothèque privée de Tombouctou, il a, au péril de sa vie, soustrait à l’autodafé un patrimoine unique d’une richesse encore trop méconnue.

En écho à la sortie du film Timbuktu d’Abderrahmane Sissako, le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles expose exceptionnellement seize manuscrits originaux, parmi les plus représentatifs des rescapés de Tombouctou. Cette exposition regroupe des textes à caractère scientifique, politique et religieux, dont la modernité et le progressisme du message sont en tous points remarquables : « Les tragédies sont dues aux divergences et au manque de tolérance. Gloire à celui qui crée la grandeur à partir de la différence et fait régner la paix et la réconciliation ». (Citation d’El Hadj Omar Tall (1797 – 1864))

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Manuscrit de Tombouctou (c) Seydou Camara

Concise, mais incroyablement émouvante, l’exposition laisse admirer en toute sobriété des écrits qui rappellent que Tombouctou fut de son apogée au XVᵉ et XVIᵉ siècle un centre islamique de savoir et un lieu phare de culture et de tolérance, grâce à sa situation privilégiée sur les routes du commerce transsaharien. De la finesse de l’écriture arabe à l’extraordinaire qualité des dessins à l’encre d’un manuscrit d’astronomie en passant par l’inattendu du support en peau de poisson, chaque manuscrit est chargé d’une force singulière qui accroche l’attention et suscite l’émerveillement.

Rehaussé par la projection de photos de l’opération de sauvetage en pick-up et de l’architecture en banco caractéristique de Tombouctou, l’exposition ne porte pas son nom sans raison. Le sauvetage des Manuscrits de Tombouctou a ouvert la perspective d’une rénovation au sens large du patrimoine tombouctien. Témoin essentiel d’un Moyen Age africain longtemps ignorée par l’histoire qu’imposa la colonisation, ce patrimoine, après avoir  été menacé d’anéantissement,  génère enfin l’intérêt international qu’il mérite. Même si elle est assommante, l’expression : « à quelque chose malheur est bon » semble faire sens en ce qui concerne Tombouctou.

Logée dans une salle mitoyenne du hall Horta du Palais des Beaux-Arts, l’exposition Timbuktu Renaissance vaut largement le détour pour la valeur tant symbolique qu’historique de ses manuscrits au destin exceptionnel. Pour un regard furtif ou ardent, peu importe, car si ces manuscrits ne craignent plus le feu, seul le désintérêt pourrait leur être fatal. Ce serait d’autant plus dommage que cette exposition qui se tient jusqu’au 22 février 2015, est libre d’accès. Précipitez-vous!

Tilbuktu Renaissance
Jusqu’au 22 février 2015, Palais des Beaux-Arts, rue Ravenstein, 23, 1000 Bruxelles
Entrée gratuite

Plus d’infos sur bozar.be

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

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